V
Reportons-nous au temps où Horace, à vingt-quatre ans, revient de l'armée de Brutus à Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes débauchés et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir de son temps, femmes dont les Olympia dans la Rome papale et les Ninon de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute l'équivoque existence.
Le jeune tribun des légions vaincues, amnistié par Octave, dépense largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont laissée du patrimoine paternel; il abandonne toutes les pensées de liberté, de vertu, de stoïcisme qu'il avait puisées dans les entretiens de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles découragées de Brutus mourant: Vertu, tu n'es qu'un nom! Il professe la vanité de la politique et de la philosophie; une seule chose est réelle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en Orient: «Vanité des vanités! excepté de vivre avec ce qu'on aime à l'ombre de son figuier.»
Une fois ce parti pris, l'excellente éducation d'Horace et l'atticisme de ses goûts poétiques lui font trouver le plaisir fade et la licence nauséabonde s'il ne les assaisonne de grâce littéraire et de poésie raffinée; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie épicurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'œuvre qui courent la ville et qui donnent de la célébrité à son nom. Ses odes, ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses épîtres, ce sont ses amitiés. Heureuse la femme qui lui plaît, malheur à celles qui le trahissent, bonheur immortel à ses amis! Son livre est l'écho de son cœur et l'écho de son temps. Nous avons eu en France, à la fin de Louis XIV et sous la Régence, une société spirituelle, licencieuse et poétique, tout à fait semblable à la société que fréquentait Horace en ce temps-là: c'était celle où chantait Chaulieu, où versifiait Lafare, où naissait Voltaire, ce qu'on appelait la société du Temple, parce qu'elle se réunissait au Temple chez les princes et chez les prieurs de Vendôme, ces Mécènes corrompus du siècle, et dont l'abbé de Chaulieu était véritablement l'Horace. La société d'Horace, d'Ovide, de Catulle, de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, était le Temple à Rome. L'incurie politique, l'impiété religieuse, l'amour léger, la plaisanterie badine, la licence, la grâce, la poésie, la table, étaient les délices et les célébrités des deux époques; il y avait plus de talent dans cette société du Temple de Rome, plus de débauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la première, Voltaire dans la seconde; d'Horace à Lafare, de Virgile à Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les mœurs et dans les plaisirs parfaite analogie. Les temps se répètent plus qu'on ne croit; le monde tourne, mais ne change pas.
VI
C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au commencement de l'imprimerie, aient divisé ses œuvres par genres, odes, épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il ne les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un billet en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de malice, de philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi l'intelligence bien plus complète de ce charmant improvisateur de chefs-d'œuvre, le journal de son âme dans le journal de ses années; la circonstance, l'aventure, l'âge donneraient à la pièce de poésie l'accent. C'est une idée que nous recommandons à M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il donne en ce moment une édition elzévirienne avec des paysages gravés dignes de Claude Lorrain. Ces paysages à la loupe font revivre Ustica, Tibur, Venusia, Blandusie, tous ces sites où sont nés ces vers immortels. Ces odes, distribuées selon leurs dates et selon les circonstances qui les ont inspirées, feraient revivre l'homme tout entier dans le poëte. Rien n'est impossible à la science et à la patience de tels éditeurs; ils vivent à Rome autant qu'à Paris; M. Walckenaer, par ses recherches et ses découvertes, a facilité une telle œuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le poëte s'est courroucé contre Glycère, ou s'est réconcilié avec Lydie, ou s'est attendri sur Virgile, ou s'est rapproché d'Auguste, ou s'est fondu en larmes sur la maladie de Mécène, et quel intérêt double s'attacherait ainsi à un livre dont chaque phrase de l'éditeur expliquerait un vers du poëte! Toutes les éditions d'Horace tomberaient devant celle-là.
Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot; ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'œil et de l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de laquelle rêve le poëte endormi dont on voit danser les songes sous la figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle un vers du lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine de musique et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs amis pendant le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes à l'ombre desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une strophe entre deux sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son métayer, au milieu de ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses rouleaux de livres grecs les préceptes de son épître aux Pisons, chacun de ces tableaux est une évocation vivante d'un passé de deux mille ans, mais auquel ces deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux paysages, ni un vers au génie aimable du poëte. C'est dans cette édition véritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant feuilletées du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot futurs, bonheur aux poëtes qui les auront pour illustrateurs!
VII
La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers, c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.
Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur, avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde; Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans l'immortalité d'un grand poëme. Ses travaux cependant avaient altéré sa santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de changer l'air épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il voulait surtout voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les rivages d'Ilion: Campos ubi Troia fuit! Il partait pour la Grèce. Écoutez ce chant du départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré attaché par son indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais une tendresse de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à demi-voix du cœur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est sérieuse. Il s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre plaintif et tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous les poëtes, Horace était un musicien accompli des mots.