«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course; que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher Virgile confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en adjure, aux rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma propre vie!»
On voit que le cœur seul, le cœur inquiet et brisé en deux parts, parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à Horace de son ami. Mais tout à coup, le cœur de l'ami satisfait, le poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux périls qui le font trembler pour son ami.
«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du cœur, qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les mornes et pluvieuses Hyades, ni les convulsions du Notus, ce dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui qui vit d'un œil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les écueils sinistres de l'Acrocéraunie (rochers de l'Épire fameux par mille naufrages)?»
La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi, à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était, réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec les forces de la nature supérieure à l'humanité.
«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre. Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule força les portes de l'Achéron. Rien n'est impossible aux hardis mortels; notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»
Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir, attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers. C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce beau désordre de l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui voit tout, abrége tout!
VIII
Écoutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de ses amis, Sextius, à faire trêve aux soucis, ces frimas de l'âme, et à jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prélude descriptif Horace prépare Sextius à ses conseils de sage jouissance de ses amis:
«L'âpre hiver se détend à la douce vicissitude du retour du printemps et des vents tièdes du midi; les cabestans traînent à la mer les navires longtemps à sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se réjouit plus de la chaleur de son étable ni le laboureur de la flamme de son foyer; les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythérée, à la clarté de la lune suspendue dans l'éther, recommence à mener ses chœurs de nymphes qui se tiennent par la main et de grâces pudiques; elles frappent la terre en mesure dans leurs rondes, d'un pied cadencé, tandis que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs ateliers des Cyclopes.
«C'est l'heure de ceindre, d'enlacer à nos cheveux ou le myrte vert ou les fleurs nouvelles que la terre attiédie fait éclore.»