«Ô vaisseau! de nouvelles vagues vont donc te lancer de nouveau dans les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes tes ancres au port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mât chancelant rompu par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gémir tes antennes? Privé des câbles qui relient tes planches, pourras-tu résister à l'assaut redoublé des lames? Plus de voiles, déchirées déjà par tant de tempêtes; plus de dieu qu'il te reste à invoquer sous les périls qui pèsent sur toi! Bien que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, noble fils de la forêt, tu te glorifies d'une origine et d'un nom illustre, les décorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le pilote! Hâte-toi de réfléchir, si tu ne veux pas redevenir bientôt le jouet des vents! Ô toi (patrie)! si récemment encore le souci et la douleur de mon âme! toi maintenant le regret et la terreur constante de ma vie, que les dieux te gardent des écueils écumants des Cyclades!»
Il est impossible de ne pas sentir une âme patriotique dans ces accents du cœur échappés à l'inquiétude d'un vaincu résigné de la république, mais d'un vaincu toujours préoccupé du sort de sa patrie. Horace en demandait le salut à tous les pilotes. Le poëte, désarmé par la clémence d'Auguste et par l'amitié de Mécène, était encore citoyen.
XI
On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui gémissent en chantant.
«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers, sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.
«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que la Grèce en armes bientôt te viendra redemander, après avoir conjuré la rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume antique de Priam!»
Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et de pitié d'un champ de bataille.
«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?
«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»
Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit: