La France a répandu son esprit de rénovation dans toute l'Europe; la France, nation moins douée des dons intellectuels, mais plus militaire et plus unifiée que vous, vous a conquis à son tour; elle a fait d'abord chez vous des républiques à son image: républiques parthénopéenne, romaine, ligurienne, cisalpine, où Naples, Rome, Gênes, Milan, croyaient quelques jours renaître à la liberté en revêtant les noms et les costumes antiques; puis, quand la France a repris pour sceptre le sabre du général Bonaparte, elle vous a transformés ou travestis à son image.

Elle a fait de Naples un royaume français de famille, tantôt pour un frère, tantôt pour un beau-frère du maître de l'empire.

Elle a fait de Rome, vide de son pontife souverain, une seconde ville de France, un fief impérial pour un roi de Rome, un département français: dénomination humiliante et barbare qui rappelait ces temps où un marchand vénitien s'appelait duc d'Athènes!

Elle a fait de Florence l'apanage d'une sœur du conquérant de Milan, une vice-royauté pour Beauharnais; elle a fait des départements subalpins de ce Piémont inaperçu alors, et qui prétend régner seul aujourd'hui sur vous au nom des secours que la France lui a prêtés. Sans la France cette maison de Savoie allait succomber une troisième fois sous le poids d'une armée de Germains, provoquée par l'inquiétude patriotique de ces princes!

Pendant ce demi-siècle, où la France a occupé la scène, et où vous avez participé, tantôt à sa fortune, tantôt à ses conquêtes, tantôt à ses revers dans le Nord, tantôt aux orages féconds de ses révolutions intestines, un nouvel esprit, de nouveaux besoins, constitutionnels, politiques, sont nés en Italie.

Les Italiens, longtemps engourdis, ont senti leur âme s'agiter et s'élever au-dessus de leur destinée au contact des grandes choses militaires qu'ils ont accomplies avec une valeur égale à celle des Français dans des expéditions communes. En se sentant valeureux soldats auxiliaires dans les armées de la France, ils se sont sentis dignes patriotes, nobles citoyens, capables d'indépendance et de toutes les libertés qui constituent l'homme moderne sur leur propre terre; la France leur a inoculé la gloire; la France a conçu tout à coup la noble idée de ressusciter l'Italie, l'Italie a conçu la juste volonté de revivre.

Ressusciter! revivre! deux grands mots, deux mots vrais, si la France et l'Italie en comprennent le seul sens réalisable; deux mots décevants et funestes, si c'est le Piémont seul qu'on charge de les interpréter.

V

Rendez-vous bien compte de la valeur des paroles avant de les jeter au vent, ô Italiens! ô Français! peuples tant de fois déçus par la vanité des paroles!

Est-ce l'Italie romaine, la république du monde romain, l'empire romain, souveraineté universelle militaire et tyrannique de l'Italie, de la Gaule, de la Germanie, de l'Espagne, de l'Afrique, de l'Asie, que vous voulez ressusciter? Quel rêve! et quel rêve absurde contre le genre humain!