Ressuscitez donc alors ce peuple féroce, nourri par la louve dans les cavernes du Latium, suçant plus tard, au lieu de lait, le sang du genre humain, ne pouvant grandir qu'en dévorant tour à tour tous les peuples libres pour aliments de sa faim insatiable de domination; souveraineté du brigandage, de l'iniquité, de la force, de la guerre, sur l'espèce humaine, et qui avait posé ainsi la question de sa grandeur exclusive en face des dieux et des hommes: «Que Rome périsse, ou que l'homme soit esclave partout! l'univers à la merci de toute armée romaine!»
Ressuscitez donc le paganisme lui-même alors! Ressuscitez le fatum pour arbitre immoral de toute justice entre les peuples! Ressuscitez pour tout droit le droit du plus fort, la justice du glaive, la moralité du centurion! et supprimez du même coup toute propriété de la terre pour d'autres familles humaines que la famille de Romulus armée contre tous! car voilà exactement Rome antique.
Est-ce là ce que vous prétendez ressusciter? Alors restituez les Gaules à ces légionnaires de César qui asservissaient vos pères, qui incendiaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas soumettre dans vos provinces, et qui massacraient en une seule nuit, après la victoire, soixante-dix mille vaincus sous les murailles en feu de votre capitale!
Mais, pour ressusciter cette Italie romaine, turbulente sous les Gracques, servile sous l'aristocratie, avilie sous Tibère et ses successeurs, il vous faut supprimer toute indépendance, toute nationalité, toute liberté, toute dignité dans le reste du monde; il vous faut déifier le fer, et un fer qui ne sera plus dans vos mains, Français! mais dans la main de l'Italie romaine! L'Italie romaine! la plus atroce tyrannie en masse qui ait jamais avili, possédé ou égorgé l'espèce humaine! Êtes-vous prêts à lui céder la place? Êtes-vous prêts à vous reconnaître esclaves, vous, prétendus hommes libres, qui n'avez jamais, depuis quelque temps, sur vos lèvres que le nom glorifié de vos tyrans? et, quand vous le voudriez, où est le genre humain qui le veuille une seconde fois? où sont les peuples qui tendent la main à l'oppression universelle de l'Italie romaine? où est le monde romain?
Cela n'a donc aucun sens, ou cela n'a qu'un sens odieux et absurde; c'est de la ruine de l'Italie romaine que la liberté des peuples a surgi dans l'Europe et dans l'Asie. L'Europe moderne n'est que la réaction de tous les droits opprimés contre le despotisme militaire des consuls, des tribuns du peuple ou des Césars!
VI
Voilà donc une Italie, la grande, l'illustre, la classique Italie, qui ne peut être ressuscitée sans tuer ou sans avilir le reste du monde. Passons à la petite Italie, à l'Italie du moyen âge, à l'Italie d'hier: qui prétendez-vous ressusciter dans ces huit ou dix Italies incohérentes, formées des lambeaux de l'Italie historique?
Sont-ce les cent et une petites républiques grecques, normandes, sarrasines, colonisées et municipalisées sur les rives méridionales de la Grande Grèce, depuis Tarente, Amalfi, Salerne, etc., jusqu'à Naples? Mais ce sont de petites municipalités enfermées entre leurs murailles et leurs ports, dont le nom n'était pas connu au delà de leur banlieue, et qui ne pesaient que du poids de leur néant dans la balance de l'Italie.
Est-ce Naples? Mais laquelle? celle des Campaniens? celle des Normands? celle des Sarrasins? celle des Hongrois? celle des Souabes? celle des Espagnols? celle des Français? des Anjou? des Guise? des Mazaniello? celle enfin des Bourbons de Louis XIV ou des Murat de Napoléon? Que gagnerait l'Italie à cette résurrection de toutes ces vice-royautés étrangères, dans une terre dont le charme attire tous les aventuriers armés de l'Asie et de l'Europe, et dont le sable se prête aussi bien à recevoir qu'à effacer vite le pas de tous ses conquérants?
Naples est le joyau de l'Italie, qui allèche à cette proie éblouissante toutes les convoitises; mais Naples n'en est pas le patriotisme et la force; d'ailleurs son peuple a immensément mûri et grandi en civisme et en nationalisme; il n'accepterait plus les premiers venus pour arbitres de sa destinée; peuple calomnié qui vaut mieux que sa renommée, Naples est peut-être aujourd'hui le royaume de l'Italie qui est le plus capable d'institutions modernes par ses lumières; mais sa déshabitude des armes et son petit nombre ne lui donneraient pas la force de les défendre, encore moins de les imposer seul à toute l'Italie; vous ne ressusciteriez qu'un fantôme; par sa situation excentrique, comme celle du Piémont, Naples peut être un brillant rayon de l'Italie: il ne peut en être le centre.