Est-ce la Toscane des Médicis que vous prétendez ressusciter? Mais la Toscane, ce merveilleux phénomène de la richesse, cette royauté de l'intelligence, cette monarchie du travail à l'époque où l'industrie européenne n'était pas née, devait décroître et tomber d'elle-même aussitôt que l'industrie de la laine, de la soie, de la banque, cesserait d'être le monopole, le brevet d'invention de Florence, et que les mêmes industries, mères du même commerce et sources des mêmes richesses, s'établiraient à Lyon, à Venise, à Londres, à Birmingham, à Calcutta, et que le travail européen et asiatique ne laisserait au peuple des Médicis, de Dante, de Michel-Ange, que cette primauté du génie des arts qui fait la gloire, mais qui ne fait pas la puissance militaire et politique des nations.
IX
Est-ce Venise que vous prétendez ressusciter telle qu'elle éblouit l'Europe, assujettit les mers, concentra le commerce, conquit l'Orient presque tout entier à une poignée d'aventuriers héroïques sortis des lagunes de l'Adriatique? Je le veux bien. L'Europe entière sourirait comme moi à cette résurrection de la patrie de Manin; mais alors ressuscitez donc les temps où l'islamisme de Mahomet II, qui n'avait encore envahi ni l'Asie, ni Byzance, ni la Grèce, ni l'Archipel, ni ses îles et les montagnes de l'Adriatique, laissait Venise s'emparer, jour par jour, des débris immenses de l'empire byzantin qui s'écroulait à son profit.
Ressuscitez les royaumes de Chypre, de Crète, sous ses lois, la mer Noire couverte de ses flottes, Constantinople crénelée de ses forts, le Péloponèse tout entier courbé sous ses vice-doges, la monarchie universelle des mers d'Orient donnée en dot au Bucentaure qui allait épouser en souverain les flots; ressuscitez le commerce entier de l'Orient et le transport des armées de toute l'Europe au profit des vaisseaux de Venise! Vous voyez bien que c'est un rêve plus aisé à déclamer qu'à reconstruire; vous voyez bien que, pour reconstruire ce rêve de l'empire maritime, territorial et aristocratique de Venise,
Il faudrait d'abord que l'Angleterre ne fût pas née, et n'eût pas succédé à Venise dans la monarchie navale et commerciale du monde;
Il faudrait que la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance n'eût pas été découverte;
Il faudrait que l'Amérique elle-même ne fût pas sortie des flots à la voix de Colomb, et que ce continent n'eût pas créé un échange nouveau et immense entre les deux mondes, un déplacement de la Méditerranée à l'Océan;
Il faudrait que l'Angleterre ne possédât ni Corfou, ni Malte, ni Gibraltar; que la France ne possédât ni Toulon ni Marseille; que Constantinople ne possédât ni les Dardanelles ni le Bosphore; il faudrait enfin que l'Allemagne, devenue puissance navale et commerciale à son tour, n'eût pas créé Trieste, ou qu'elle y renonçât pour complaire à l'ombre de Venise; il faudrait que l'Allemagne ne possédât pas dans Trieste le débouché nécessaire à l'écoulement des produits de soixante millions d'hommes germains, en rapports de plus en plus étroits avec tout l'Orient;
Il faudrait que l'Allemagne consentît à se laisser murer dans ses terres au fond du golfe Adriatique, par une nouvelle Venise qui lui en fermerait les flots. Où est la force humaine qui fera cela? Où est la main italienne, et même piémontaise, et même française ou anglaise, assez puissante et assez tenace pour arracher à l'Allemagne la clef désormais conquise de cette porte de l'Orient par Trieste?
Ne parlez donc pas de ressusciter une Venise dominatrice des mers, à moins d'anéantir l'Angleterre et l'Allemagne au profit du Piémont! Tout ce que vous pouvez faire de Venise, c'est une île libre, c'est une belle ruine hanséatique, retrouvant la richesse dans la liberté, un Hambourg italien avec une auréole de majesté et de souvenir sur ses lagunes. Le possible n'est que là, le reste est de la poésie; mais ce ne sera jamais plus de la politique sérieuse pour l'Italie. Un Platon italien pourrait imaginer cela, un Machiavel ne pourrait le croire.