X
Est-ce le Milanais que vous voudriez ressusciter? Mais quel Milanais? Celui des Sforza, des Visconti, de tous ces petits tyrans de Vérone, de Modène, de Parme? Est-ce le Milanais suisse? le Milanais espagnol? le Milanais français ou le Milanais allemand? Proie successive de tous les ambitieux indigènes ou étrangers qui ont dépecé cette magnifique plaine de l'Italie. Mais ce Milanais ne fut jamais que le champ de bataille de l'Italie ou de l'Europe: est-ce ce carnage en permanence que vous songeriez à reconstituer?
XI
Est-ce la république de Gênes? Mais vous l'avez odieusement confisquée vous-mêmes en 1815 pour la jeter dans les mains ouvertes de la maison de Savoie, son éternelle rivale. Cette maison de Savoie, qui n'avait pas la force de conquérir la république de Gênes, a eu le courage de la recevoir du congrès de Vienne, au nom de quoi? Au nom de la légitimité, appelant ainsi légitime toute confiscation nationale à son profit!
Mais, si vous voulez ressusciter Gênes (et ce serait une des plus justes de vos résurrections), rendez-lui donc d'abord son indépendance, rendez-lui donc ses établissements maritimes tout autour de la mer Noire, depuis Caffa jusqu'à Trébizonde! Rendez-lui donc son territoire byzantin et sa Tour des Génois jusque sur la colline de Constantinople! Rendez-lui Candie, Lépante, ses flottes, ses ports, son commerce, ses Doria faisant pencher la victoire et l'empire tantôt du côté de Charles-Quint, tantôt du côté de la France, selon qu'ils passaient d'un vaisseau à l'autre sur les escadres de ces deux rivaux couronnés qui se disputaient l'Italie! Rendez-lui donc la Corse, qu'elle vous vendait naguère comme un gage d'éternelle protection de la France sur sa république presque française!
XII
Vous voyez donc que ressusciter l'Italie antique, à quelque date que vous la preniez de son histoire, est un mot qui n'a aucun sens:
Ni sens historique, puisque l'histoire ne vous montre, depuis l'ancienne Rome, tyrannie sanguinaire du monde, aucune Italie une et agglomérée; ni sens politique, puisqu'il y a eu depuis la chute de l'empire romain autant de politiques diverses et contraires qu'il y a eu de fragments de nationalités distinctes et opposées l'une à l'autre; ni sens national, puisqu'il y a eu, depuis l'extinction de Rome, trente on quarante nationalités vivant comme des polypes d'une vie propre et individuelle dans l'élément général italien.
Mais, en réduisant ces trente petites nationalités en unités plus importantes, il y a eu sept nationalités principales en Italie, savoir: les États de Naples, les États du pape, les États toscans, les États de Modène, les États de Parme, les États de Lombardie, les États de Venise, les États de Gênes, enfin les États mixtes, moitié subalpins, moitié cisalpins, de la maison de Savoie.
La preuve que chacun de ces États a eu sa nationalité et sa vie propre, c'est que chacun a son histoire parfaitement distincte de l'histoire générale de l'Italie; il n'y a point et ne peut pas y avoir une histoire générale de l'Italie.