Machiavel, comme Montesquieu, voyait de loin et voyait juste. Si l'Italie l'avait écouté, elle serait libre; si elle ne l'est pas, que la responsabilité de ses réactions futures ne retombe pas sur la France, qui a versé son sang pour les Italiens; mais que cette responsabilité retombe sur le radicalisme d'annexion du cabinet de Turin, et sur l'impulsion intéressée du cabinet de Londres, qui pousse le Piémont aux abîmes, au lieu de guider, comme nous, l'Italie à la régénération et à la liberté.

L'intervention de la France ne peut pas aboutir ainsi à une agitation sanglante et stérile; la volonté de la France n'est pas un de ces boulets à demi-portée qui font des victimes sur leur trajet et qui n'arrivent pas au but. Le but, c'est la régénération de l'Italie. La régénération de l'Italie est dans une confédération italique sous l'alliance naturelle et éternelle de la France.

Italiens! que d'autres vous flattent et vous perdent. Le premier hommage qu'on doit à un grand peuple, c'est la vérité. Vous êtes dignes de l'entendre, vous êtes capables de l'accomplir!

Affranchissez-vous, ne vous aliénez pas; soyez libres, mais soyez vous-mêmes! Votre nom est trop beau, n'en changez pas!

Lamartine.

Notes

[1]: Après la coalition parlementaire qui était près de renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je ne voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans une anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par son ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et qui maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi, l'ambassade de Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec un traitement que je fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la fortune illimitée que je pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu à ne jamais m'engager ni d'ambition ni de reconnaissance avec le gouvernement de 1830. Mon cœur était à la légitimité, mon esprit à la liberté; je ne voulais manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté complète de député indépendant. Je me réservais pour les crises éventuelles vers lesquelles le régime parlementaire, par ses fautes et ses excès, entraînait évidemment le pays. Le ministre, de même que le roi, ne comprenait rien à mes refus; il les attribuait sans doute à mon ambition plus exigeante, mobile ordinaire de ces abstentions; il me demanda une entrevue pour vaincre mes répugnances à force de faveurs politiques. Je persistai.

—«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le motif vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et qu'attendez-vous donc de mieux?—Monsieur le Ministre, lui répondis-je en resserrant les lèvres et en contenant mes tristes prévisions dans mon cœur, puisque vous me faites, au nom du roi et du ministère, de telles offres, c'est qu'apparemment le ministère, le roi et vous-même, vous reconnaissez en moi un esprit politique, malgré les dénigrements de vos journaux et de vos amis, qui me relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?—Oui, certainement, me répondit l'homme d'État.—Eh bien! Monsieur, je ne serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je ne veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces mots, inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme d'une révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous parlâmes d'autre chose.

Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les derniers efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la peine à résister pendant trois heures à son éloquence, à ses caresses, même à ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui; il serrait mes genoux entre les siens. J'étais touché de son insistance, mais l'honneur me défendait d'y céder. Je me levai enfin pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon habit, jusque vers la porte.

—«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de désespoir; vous ne voulez pas?—Non, Sire, et je regrette profondément que l'honneur me défende de vous obéir.—Eh bien! ce sera votre faute si je reste entre les mains de cette...» Et comme il vit que la force du mot m'étonnait:—«Oui, de cette...., entendez-vous bien, monsieur de Lamartine! C'est votre refus qui ne me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'à vous-même si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes vœux, ni ceux de mon cœur, ni ceux de ma situation!»