Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette cohabitation dans un de ses billets du matin à madame Récamier.

«Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le plus gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre. Tout est pur pour les purs, dit saint Paul, et il a raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des cœurs. Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que l'on perd sa réputation par sa faute.»

Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.

«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait un berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas que ce rayon est à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts!»

XXII

Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'était un peu relevée par le crédit, enlève à madame Récamier ce reste d'opulence. Elle ne sauve que le nécessaire le plus strict à une obscure existence. Mais elle était elle-même ce luxe de la nature qui n'a pas besoin des luxes de la société. Malgré tout ce que dit de délicat madame Lenormant sur la nature purement éthérée de la passion de madame Récamier et de M. de Chateaubriand à cette époque, il est certain pour moi que cette passion avait ses accès, comme toute fièvre des âmes qui communique sa fièvre aux paroles.

Madame Récamier, soit par le goût naturel de piété qu'elle avait contracté au couvent dans son enfance, soit sous l'influence de son ami Mathieu de Montmorency, était très-assidue tous les jours et de très-grand matin aux offices religieux dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement dans un coin reculé de l'église. Un de mes amis, M. de Genoude, protégé alors par la femme célèbre, et très-assidu dès l'aurore aux devoirs de l'amitié, l'accompagnait tous les jours à l'église; il m'a raconté souvent, avant l'époque où lui-même entra dans les ordres sacrés, que M. de Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans l'église à l'heure où madame Récamier s'y rendait, qu'il s'agenouillait pour entendre la messe derrière la chaise de son amie, et qu'il oubliait quelquefois l'ardeur de ses prières pour s'extasier à demi-voix sur tant de charmes.

«Cette scène d'église espagnole importunait vivement la pieuse Juliette, me disait le confident de ces rencontres; mais l'habitude, la dévotion ou l'amitié l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On est indulgente pour les fautes qu'on inspire; que ne pardonne-t-on pas à la passion dont on est l'objet!...»

XXIII

Presque entièrement ruinée par la ruine de son mari, ruine qu'elle avait voulu partager, elle pourvut à l'existence séparée de ce compagnon vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une modique aisance, à l'Abbaye-aux-Bois, dans la rue de Sèvres.