M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue d'Anjou, décrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son premier asile.
«La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de madame de Staël et d'une vue de Coppet au clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'œil, des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées. Je rejoignais au loin le silence et la solitude par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité.» Mais ce qu'il y retrouvait surtout, c'était une amitié bien impossible, comme on l'a vu, à distinguer de l'amour.
XXIV
De ce jour madame Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent confondre leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait plus qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette descendit de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du couvent, assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. À une certaine heure du milieu du jour, réservée pour M. de Chateaubriand seul, pour les mystères de son talent, de son ambition, de son intimité, on fermait les portes au public; on les rouvrait vers quatre heures, et la foule des privilégiés entrait; et l'y retrouvait encore. C'étaient tous les noms princiers de l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y confondaient, pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons et trop favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et libéral pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme une grâce sévère du discours.
Les plus assidus alors étaient: le comte de Bristol, frère de la duchesse de Devonshire; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy; miss Edgeworth, auteur de romans de mœurs; Alexandre de Humboldt, l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la gloire dans toutes les opinions et dans tous les salons propres à répandre l'admiration dont il était affamé; M. de Kératry, écrivain et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de courage et de talent qui semait, dans la revue le Globe, le germe d'une liberté propre à élargir les idées sans préparer des révolutions; David, le sculpteur, adorateur de la beauté et du génie, qui prenait ses sensations pour des opinions, mais dont toute la supériorité était dans la main et dans le caractère; M. Bertin, ami de Chateaubriand, critique expérimenté des hommes et des choses, un des navigateurs les plus consommés sur la mer des opinions; M. Auguste Périer, homme de la Fronde, jaloux de ce qui était en haut, superbe pour ce qui était en bas; M. Villemain, la lumière, la force et la grâce des entretiens; Benjamin Constant, Machiavel des salons, incapable de crime comme de vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit mûr avant l'âge, que toutes les situations ont trouvé égal à ses devoirs, et qui vient d'emporter en mourant l'immortalité modeste de l'estime publique; M. Pasquier, instrument habile de gouvernement, qui ne s'usait pas en passant de mains en mains comme la fortune; M. Sainte-Beuve, poëte sensible et original alors, politique depuis, critique maintenant, supérieur toujours, qui aurait été le plus agréable des amis s'il n'avait pas eu les humeurs et les susceptibilités d'une sensitive; Ballanche, enfin, que nous avons caractérisé plus haut, et le jeune disciple de Ballanche, Ampère, qui devait prendre sa place après la mort de son maître et se dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent selon leur âge dans le siècle.
Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde, était un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection, au portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard par la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du poëte par l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée de son esprit, du politique par la sévérité antique des opinions, de l'amant par l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant par le dévouement volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les deux bonnes fortunes de madame Récamier; M. de Chateaubriand n'en fut que la gloire extérieure.
On peut juger du charme d'une telle société; madame Récamier n'y cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté, chef de parti important, écrivain studieux, politique réfléchi, futur premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait assidûment; il semblait y écouter avec une déférence convenable d'âge et de talent M. de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple.
Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais moi-même sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois que j'habitais momentanément Paris. La conversation y était aimable, souple, à demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de cour, rarement animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui enseignait à bien écouter plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand imposait le respect par son silence; il songeait plus qu'il ne parlait: c'était l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais existé; il laissait échapper de temps en temps un axiome et se taisait pour en méditer un autre; de là, sans doute, la recherche laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de ces hommes qu'on ne pouvait voir que vêtus; la toilette était nécessaire à son génie; aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais le nu.
XXV
L'intérêt des rapports entre madame Récamier et M. de Chateaubriand devient, à dater de 1820, le seul intérêt de ces Mémoires. Plusieurs années sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand, qui ont la fièvre de ses ambitions, de ses succès et de ses revers politiques dans sa poursuite acharnée du rôle de premier ministre, dans ses écarts d'opposition, dans ses diatribes contre M. Decazes ou contre M. de Villèle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son ascension vers le pouvoir, son talent, plus politique que littéraire, le portait au sommet, ses boutades l'en précipitaient toujours; la douleur de ses chutes lui causait des convulsions de mécontentement. C'est une pénible étude à faire que celle des amitiés intéressées, des ruptures, des affections et des haines de circonstance, des colères sans décence, des plaintes sans motif de cet homme d'humeur, qui caractérisent sa conduite jusqu'à la chute de ce trône sous les débris duquel il voulait s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le Journal des Débats, véritable arène de cette opposition, lui était prêté pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amitié complaisante lui permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mêmes. Ces deux frères Bertin avaient plus de politique que lui, mais il avait plus de colères. La polémique vit de colères. Il faut du bruit à un journal sous la liberté de la presse; les foudres de paroles de M. de Chateaubriand faisaient l'éclat. Le Journal des Débats portait ces retentissements du cœur de M. de Chateaubriand à toute l'Europe.