«Après vingt-cinq ans,» lui écrivait le jeune Hugo qui s'éblouissait alors de sa propre splendeur, «après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes: Napoléon et Chateaubriand. Trouvez bon que je dépose quelques vers à votre porte; depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre qui me les a inspirés.»

—«Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois point à moi, je ne crois qu'en Bonaparte!»

XXVI

Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode en prenant le ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait de la Colonne, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au sérieux ces métaphores d'opposition, créaient en France un paradoxe national de discipline militaire présenté comme un élément de liberté. Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son école, multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands écrivains. Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui pouvait excuser M. de Chateaubriand de cette flatterie à une ombre? Madame Récamier ne laissa jamais fléchir sa justice de femme sous ces théories de convention; elle n'était point femme de parti; elle n'aimait ni le napoléonisme, ni l'orléanisme: la Restauration, légitime par son antiquité et moderne par ses institutions, était le régime de son esprit tempéré et juste; c'est à cause de cette conformité d'opinion qu'elle avait pour moi quelque préférence.

M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette indulgence de madame Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez madame Récamier peu de temps après l'apparition de mon Histoire des Girondins, ouvrage qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre; le bruit que faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les salons politiques ou littéraires du temps. Les uns acclamaient, les autres invectivaient; tous discutaient sur ce commentaire impartial des vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation d'un demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes consulaires des anciens régimes achevaient des tirades éloquentes contre le livre et contre l'auteur quand M. Legouvé entra.

«Et vous, Madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les meilleurs esprits pour ou contre son auteur?

—«Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs trop chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau d'histoire, c'est le livre le plus utile qui ait encore paru pour préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la Révolution; car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les oppresseurs et le plus de pitié pour les victimes.»

Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur sur ce livre, madame Récamier reprit la parole, seule contre ses amis, et me défendit avec une chaleur de discussion et une intrépidité d'amitié qui attestaient en elle autant d'impartialité que d'énergie dans le jugement.

M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des cœurs, applaudit à cette profession de foi d'une femme, et il en garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double dans madame Récamier que son cœur et son esprit: deux forces qu'elle mettait au service de ses amis présents ou absents, quand l'occasion demandait du courage.

XXVII