L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en jouissant de son beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, interrompaient seules ses assiduités à l'Abbaye-aux-Bois, et donnaient occasion à des restes de correspondance entre les deux amis. Ces billets sont les dernières gouttes d'un cœur trop plein qui se vide sans plus songer à brûler ou à retentir dans un autre cœur à l'unisson. On ne saurait trop remercier la nièce attentive de madame Récamier de les avoir recueillis; ils sont mille fois plus précieux que les correspondances rhétoriciennes des Mémoires d'Outre-Tombe. La rhétorique était le vice de M. de Chateaubriand, dans la foi, dans le royalisme, dans les actes comme dans le style. La rhétorique tombait devant l'âge: on ne déclame plus devant Dieu; il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant de nos ambitions et de nos vanités; il devenait plus sincère et plus naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.

On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement aux vanités du style dans ses derniers billets à son amie. La note vraie remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de madame Récamier les accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination s'éteint, l'âme s'épanche; on sent le recueillement dans ces adieux. Il ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il écrit du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, où l'ombre de Louis XIV leur communique un cérémonial de phrases et de descriptions (genius loci) qui éblouissent sans toucher. C'est un dernier sacrifice à l'attitude et au décorum, ce défaut de sa vie; partout ailleurs il est simple et vrai.

Lisez ce mot à madame Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce mot frémit d'un frisson de mortelle angoisse:

«J'apporte encore ce billet à votre porte pour me rassurer de me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»

Et quelques jours plus tard:

«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi ma santé est entre vos mains, songez-y.»

Et plus loin, pendant une absence:

«Vous êtes partie; je ne sais plus que faire; Paris est désert moins sa beauté. Où vous manquez tout manque, résolutions et projets. Tout est fini, vie passée comme vie présente. Allons en Italie, du moins le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent autour de moi.

Je suis allé hier dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et Hyacinthe (son secrétaire); je me suis un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu il y a longtemps bien des années: je ne les y ai pas retrouvées...; sans vous je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.»

Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux enthousiasme en parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il avait jadis écrasé vivant d'invectives dans ses brochures et qu'il déifiait aujourd'hui d'apothéoses: c'était le ton du jour; il fallait, pour être de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du despotisme militaire avec le fanatisme de la liberté: mêlée menteuse d'opinions et de principes, de morts et de vivants, où Dieu reconnaîtra les siens, comme dit le proverbe.