«Le pavé a ébranlé ma tête, je souffre; mais soyez en paix, vous me reverrez bientôt, et tout sera fini!»
«Je vous écrirai bientôt de Venise,» écrit-il du pied des Alpes, «de cette Venise où je m'embarquai il y a un siècle pour Jérusalem!»
Et quelques jours après: «Je suis à Venise; que n'y êtes-vous? Le soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître; je suis logé à l'entrée du Grand-Canal, ayant la mer à l'horizon sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et souvent je ne puis m'empêcher d'être sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et si désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux; et puis les vingt-six ans écoulés à dater du jour où je quittai Venise pour aller m'embarquer à Trieste pour la Grèce... Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de siècle, je ne dirais que des choses rudes au siècle.
«Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici (dans ma négociation): on est bien bon, mais bien étourdi. Vous avez toute la douceur de ce beau climat, si différent de celui des Gaules.»
Et le lendemain: «J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de bonnes journées sans vous! J'ai visité le palais ducal, revu les palais qui bordent le Grand-Canal. Quels pauvres diables nous sommes en fait d'art, auprès de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie, si vous voulez y venir. Adieu! Je mets à vos pieds la plus belle aurore du monde, qui éclaire le papier sur lequel je vous écris.
«Madame de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de mes voitures et de ma suite en traversant la Suisse, dont ils concluaient mes richesses; vous les connaissez mes richesses: c'est vous, et ma suite, votre souvenir!
«Quel misérable pays cependant que celui où un honnête homme ne peut être à l'abri même de sa pauvreté; ces gens-là supposent que je me vends comme eux!»
XXV
Pendant ces absences, madame Récamier lui conservait ou lui recrutait d'anciens ou de nouveaux amis, pour que son salon le rappelât et le retînt par tous les agréments du cœur, de la poésie, de l'art. Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de M. de Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y rencontrait Émile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiée dans la science des lettres et dans la bonté fine du cœur. On accusait alors madame Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à l'Académie française. Le reproche n'était pas fondé; son esprit, qui ne songeait qu'à l'attrait, n'était propre ni à l'intrigue ni à l'empire. Mais pourquoi n'eût-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute poétique d'Émile Deschamps, ce Saint-Évremond charmant des salons de Paris, en briguant pour lui le fauteuil de La Fare, de Quinault, de Ducis? Il n'est pas bien aux corps littéraires de laisser des injustices ou des ingratitudes à réparer à l'histoire de leur temps.
Presque tous les amis de madame Récamier entrèrent, en effet, successivement à l'Académie; ce n'était pas qu'elle en ouvrît les portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables était attirée tour à tour par le charme grave de son salon; ils croyaient se consacrer aux regards de la postérité en illuminant leurs fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.