«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce monde, dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années! Patience! je serai bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.»
«31 juillet 1831.
«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre sur lettre à l'Abbaye-aux-Bois pour demander compte du silence. Cette fois je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le permettra la santé de madame de Chateaubriand, qui souffre aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront finies, et nous ne nous quitterons plus.»
XXII
Cette opposition à la politique de sauvetage que pratiquaient alors avec une si mâle raison le nouveau roi et Casimir Périer, son rude ministre, n'était évidemment dans cette tête que de l'humeur et de l'ennui, une avance de coalition peu honnête faite aux républicains par un royaliste. Ce n'était pas là de la politique de conscience, c'était de la politique de situation. Comment le roi et son ministre auraient-ils éteint l'incendie de la France en allumant l'incendie de l'Europe par une guerre de propagande? Comment la monarchie de 1830 aurait-elle respecté la théocratie romaine de M. de Chateaubriand en révolutionnant Bologne et Rome? Un catholique et un légitimiste pouvait-il se mentir plus irrespectueusement à lui-même qu'en se plaignant, comme il le fait là, qu'on n'agitât pas assez les torches sur les monarchies et sur les théocraties? Tous les pamphlets de peu de foi écrits par M. de Chateaubriand pendant ces quinze années de la monarchie de Juillet sont de la même encre: des larmes, du fiel, de la fidélité ostentatoire et chevaleresque, délayés dans des phrases républicaines pour sourire amèrement à tous les partis. Ce n'est pas là qu'il faut chercher son génie, c'est là qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas suspect en blâmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus de goût que lui pour les institutions et pour les rois de 1830; mais toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis politiques, et le pamphlet à deux tranchants ne convient pas aux mains loyales.
XXIII
Les tentatives de madame la duchesse de Berry, son emprisonnement, ses aventures, ses désastres, ses ruptures et ses réconciliations avec la famille royale mécontente, furent l'occasion de quelques nouvelles missions officielles de M. de Chateaubriand; il fut le premier ministre de ces domesticités délicates de la cour proscrite, l'homme de confiance de la royauté de l'exil, chargé de jeter le manteau de la dignité et du respect sur des cicatrices de famille. Cette confiance il la méritait par ses sentiments, mais il ne la justifia pas assez par sa discrétion au retour de ces ambassades d'intimité aux foyers errants de Charles X. Nous nous souvenons, en effet, et bien d'autres se souviennent avec nous, de lectures semi-confidentielles de chapitres de ses Mémoires, lectures faites avec un certain apparat aux bougies chez madame Récamier. L'ambassadeur, à peine de retour à Paris, révélait dans ces chapitres des nullités ou des ridicules de princes qui ressemblaient moins à des hommages de chevalier qu'à des stigmates de satiriste. Il appelait la pitié sur cette noble ruine de la monarchie, mais il la livrait en même temps au sourire du siècle; on voyait qu'il avait voulu écrire des pages de haute comédie parmi les pages tragiques de ses Mémoires. Le talent du peintre de mœurs abondait dans ces pages, mais la convenance et la piété manquaient; nous souffrions profondément à ces lectures d'entendre ridiculiser le trône, la table et le foyer, par celui qui avait été appelé pour en relever la sainteté et la considération devant l'Europe. Les passages les plus risqués de ces manuscrits un peu délateurs ont été adoucis ou retranchés dans les Mémoires d'Outre-Tombe: il ne faut pas fondre en bronze des caricatures, mêmes royales.
XXIV
Chacun de ces voyages était marqué par des recrudescences de billets et de lettres tendres et tristes comme la vieillesse de M. de Chateaubriand à son amie. On y sent le poëte qui ne vieillit pas sous les vieillesses du caractère de l'homme.
«Le hameau où je suis arrêté,» conte-t-il d'un village de Bourgogne, dans sa course à Venise, «a une belle vue au soleil couchant, sur une campagne assez morne. C'est aujourd'hui le 4 septembre, et non le 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse le premier battement de mon cœur; il n'y a aucun doute qu'il fut pour vous, quoique vous ne fussiez pas encore née!