Au fond, madame Récamier n'avait pas la moindre passion politique; c'était l'éclectisme de toutes les dates, depuis le Directoire, sous lequel elle était éclose, jusqu'au Consulat, où elle avait vécu en intimité avec les brillantes sœurs de Bonaparte, surtout avec madame Murat, la reine de Naples; jusqu'à l'Empire, où elle avait eu la gloire de partager l'exil illustre de madame de Staël et de madame la duchesse de Luynes; jusqu'à la Restauration, où elle était rentrée à Paris, comme victime couronnée de fleurs, non pour être immolée, mais pour être encensée; jusqu'à la révolution de Juillet, qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de colère, et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un salon aussi redouté qu'une tribune; jusqu'à la République même, réminiscence caressée de ses premiers triomphes, et contre laquelle elle n'avait pas de parti pris, pourvu que la république ne fût ni ignoble ni terroriste.
Les hommes jeunes, mûrs ou vieux, appartenant à toutes ces nuances, étaient donc accueillis avec le même sourire dans son intimité; la seule condition était d'être ou de paraître enthousiaste de M. de Chateaubriand; elle voulait qu'il eût chez elle la retraite douce; elle ouatait son salon de visages agréables à son ami; elle tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et chancelants ne sentissent le contact avec le temps que par le doux encens qu'on doit au génie, au malheur, à la vieillesse.
Nous nous souvenons de quelque chose de semblable à cette amitié vigilante et habile pour un vieillard jadis aimé, quand Saint-Évremond, qui avait suivi à Londres la belle duchesse de Mazarin (Hortense Mancini), trouvait à quatre-vingt-dix ans auprès d'elle un visage d'ange, une humeur d'enfant, des soins de sœur, des attentions de fille, et qu'il passait sous les beaux regards d'Hortense de la vie à la mort avec les illusions de l'amour et les réalités de l'amitié. Seulement Saint-Évremond n'avait jamais d'humeur ni contre les événements, ni contre les hommes, ni contre la fortune; il se laissait amuser, il se prêtait même en philosophe anacréontique au bonheur qu'on voulait lui faire; il était le complaisant de la belle Hortense. M. de Chateaubriand avait de l'humeur, lui, contre la vie et contre la mort; il était le tyran de l'amitié; il fallait autant de patience que de tendresse à son amie pour le distraire de ses passions littéraires et de ses passions politiques. Mais il avait heureusement affaire à un cœur de femme qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses.
Madame de Chateaubriand aidait en cela madame Récamier de ses conseils. Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari pour madame Récamier. Habituée à être négligée et même oubliée pendant vingt ans par lui dans leur jeunesse, elle trouvait très-doux pour elle ce commerce de pure amitié qui la déchargeait du soin d'amuser l'inamusable auteur de René, cette personnification de l'ennui sublime de vivre.
XXI
Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses résolutions; il appelait ses courses à Genève et à Lausanne des exils éternels; l'ennui qui l'avait expatrié le ramenait six semaines après à Paris. C'est pendant une de ces tentatives d'émigration qu'il écrivait à Ballanche les lettres suivantes. Ballanche restait à Paris auprès de l'amie commune.
«Genève, 12 juillet 1831.
«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, tantôt il me fait écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable madame Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, sempre bene, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, depuis les sans-culottides jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une chose seulement m'étonne: c'est le manque d'honneur du moment. Je n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à tout prix, et qu'elle ne jetât par la fenêtre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.
«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse, précisément tout l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal; car, si une fois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'œuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me lécherais et j'aurais la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.
«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits Cantons dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition est magnifique; jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre Vision d'Hébal est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.