Charles X voulut vider la question dans une bataille au lieu de périr à petit feu sous la mitraille de ses ennemis. Vingt ans plus tard il aurait gagné cette bataille. Quand on fait à midi ce qui ne doit être fait qu'à minuit, on échoue: l'heure est tout dans le choix des moments où les peuples refusent ou acceptent les coups d'État de la lassitude.

Chateaubriand, tremblant de ces excès d'audace inopportune, demanda une audience à Charles X pour lui représenter les périls certains, sa chute prochaine. Charles X ne daigna pas lui parler. Le roi voyait en lui un des plus coupables complices des manœuvres d'ambition qui avaient secoué son gouvernement. La plus dangereuse des oppositions en politique c'est l'opposition de nos amis. Un prince peut donner satisfaction à des principes, il ne peut jamais satisfaire à des passions. On comprend l'énergique rancune de Charles X contre M. de Chateaubriand.

XIX

Quoi qu'il en soit, Charles X donna sa bataille et la perdit en juillet 1830; il la perdit pour l'avoir donnée; s'il l'avait laissé donner par ses ennemis il l'aurait gagnée. Dans les questions de droit parlementaire celui qui attaque est vaincu; l'esprit public se range contre l'agresseur. Quoi qu'on en dise, il y a une force dans le droit. Charles X, au fond, était moralement attaqué par la coalition de ses ennemis; mais, en tirant l'épée avant l'heure où cette coalition morale allait éclater avec des armes dans les rues au lieu de boules dans les urnes, il paraissait être l'agresseur; cette fausse apparence fut sa perte.

XX

M. de Chateaubriand était absent de Paris avec madame Récamier; il y revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des Écoles, qui saluait en lui le génie dans l'opposition, il fut conduit jusqu'à sa porte par des acclamations qui n'étaient qu'une bouffée de vent tiède dans une tempête de feu. Il crut pouvoir arrêter une révolution avec ce souffle dans sa voile; la révolution emporta les trois générations de la légitimité et le laissa seul avec quelques phrases de Jérémie et une noble attitude sur la plage.

«Donnez-moi une plume et la liberté de la presse, s'écriait-il, et en trois mois je rétablirai la légitimité.» On lui laissa sa plume et la licence de la presse, et il ne rétablit rien que sa dignité personnelle au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus ou moins éloquents, mais toujours acerbes, ne furent que des cailloux plus ou moins brillants sous les roues du char révolutionnaire qui emportait la dynastie d'Orléans comme la dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur chronique fut sa seule influence politique sur les destinées de son pays. Retiré dans son jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais besoin d'une amitié de femme pour panser ses blessures de cœur, et d'un théâtre intime entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et pour accuser la fortune.

Il trouva tout cela chez madame Récamier. Ce fut véritablement alors qu'elle fut adorable d'indulgence, de patience, de pardon, de tendresse et d'abnégation pour son ami. C'est pour lui faire son public que madame Récamier, avec une diplomatie dont l'habileté trouvait son motif dans son cœur, fit de son accueil un art pour recruter et pour conserver un cercle littéraire et politique autour de son ami.

Madame Récamier avait été toute sa vie une grande enchanteresse des yeux et des cœurs; à cette époque elle fut un grand diplomate, le Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une supériorité d'esprit qui ne donnait à chacune de ces opinions que sa valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la juste mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fière et souriante, entre tous les partis, comme une déesse de la Paix qui fait de son salon une terre neutre où l'on ne se rencontre que désarmé.

On déposait en effet ses colères, ses fanatismes, ses rancunes sur le seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien à ce congrès de l'agrément, présidé par une femme personnifiant en elle l'agrément suprême.