LIIe ENTRETIEN

LITTÉRATURE POLITIQUE.
MACHIAVEL.

I

Faisons cette fois comme Plutarque, et commençons par la fin.

Rien n'est plus pathétique qu'un grand homme tel que Scipion accusé, Marius proscrit, Napoléon vaincu à Sainte-Hélène, aux prises avec la mauvaise fortune, et résumant sa vie soit en une résignation muette, soit en un satanique gémissement. Ces derniers actes de la tragédie humaine sont les plus fortes scènes du drame humain, celles qui se gravent le mieux dans la mémoire des peuples.

Voici une des dernières lettres confidentielles d'un homme d'État qui a été le plus grand écrivain politique de l'Italie moderne tout entière. Cet homme est encore dans la vigueur du corps et de l'esprit; il a été à la fois dans sa jeunesse le Molière et le Tacite de son temps; il a fait la Mandragore et l'Histoire de Florence; il a passé de là aux plus hautes magistratures décernées au mérite par le choix libre de ses concitoyens; il a été quinze ans secrétaire d'État de la république; il a été vingt-cinq fois ambassadeur de sa patrie auprès du pape, du roi de France, du roi de Naples, de tous les princes et principautés d'Italie; il a réussi partout à rétablir la paix, à nouer les alliances, à dissoudre les coalitions contre son pays.

Quand les Médicis, ces Périclès héréditaires de la Toscane, qui inventent un nouveau mode de gouvernement, le gouvernement commercial, l'achat de la souveraineté par la banque, et la paix par la corruption coïntéressée des citoyens, rentrent de leur exil, rappelés par la reconnaissance, cet homme est tombé du pouvoir; il est emprisonné par l'ingratitude de ceux qu'il a sauvés; il a subi la torture; il a été absous enfin de son génie, puis exilé, pauvre et chargé de famille, non pas hors de la patrie, mais hors de Florence; on lui a enfin permis de repasser quelquefois les portes de la ville, mais il lui est interdit d'entrer jamais dans ce palais du gouvernement où il a tenu si longtemps dans ses mains la plume souveraine des négociations, des décrets, des lois.

Cet homme, aussi capable de descendre que de monter, est maintenant réfugié à douze milles de Florence, dans la vallée reculée et pierreuse de San-Casciano, thébaïde de la Toscane; il y possède pour tout bien une métairie et quelques champs d'oliviers, dont l'huile et les fruits nourrissent d'économie lui, sa femme, ses fils et ses filles, auxquelles il faudra trouver des dots sur les rognures de cette métairie. Ses anciens amis sont éloignés, les cours qu'il a fréquentées l'ont oublié; les Médicis, quoique pleins d'estime pour lui, le regardent avec une certaine déplaisance; ils craignent même les services d'un citoyen dont le mérite domine de trop haut les autres citoyens. Dans une telle situation cet homme languit et se ronge de soucis domestiques; il est (on le verra) obligé de calculer combien la douzaine d'œufs ou la fiasque d'huile coûtent, pour nourrir sa journée et pour éclairer sa lampe; il porte lui-même au marché voisin les fagots coupés dans son petit bois par son bûcheron; il n'a pas de quoi payer largement son écot dans un dîner de cabaret à San-Casciano avec quelques vieux amis.

Voulez-vous savoir comment il passe ses jours d'été au village voisin, entre le travail et les heures nonchalantes de son repos? lisez la merveilleuse lettre suivante, retrouvée tout récemment dans ses papiers aux archives du vieux palais de Florence.

Cette lettre est adressée à Vettori, son ami, diplomate comme lui, et par lequel il est fréquemment consulté sur la conduite à tenir dans les affaires publiques. Cet homme, j'allais oublier de vous dire son nom, c'est Nicolas Machiavel.