MACHIAVEL
À FRANÇOIS VETTORI, À ROME.

«Magnifique ambassadeur!

Tardo non furon mai grazie divine;

«Les grâces du ciel ne se font jamais attendre.»

«Je parle ainsi parce qu'il me semblait avoir non pas perdu, mais égaré vos bonnes grâces, car vous avez tant tardé à m'écrire que je ne pouvais interpréter la cause de ce silence... J'ai craint qu'on ne vous eût prévenu contre moi en vous disant que j'étais un mauvais économe... J'ai été tout réconforté par votre dernière lettre du 23 du mois passé; j'y ai vu avec bien du plaisir que vous ne vous occupiez plus qu'à votre aise des affaires d'État. Continuez à prendre ce parti, car quiconque s'incommode trop pour les autres se sacrifie soi-même sans qu'on lui en sache le moindre gré; et puisque absolument la fortune veut diriger toutes nos actions, il faut la laisser faire à sa guise, ne la déranger en rien, et attendre qu'elle permette aux hommes d'agir à leur tour. Quand ce moment sera venu, vous pourrez reprendre un peu place aux affaires publiques, veiller un peu plus à ce qui se passe dans l'État; alors aussi vous me verrez quitter sur-le-champ ma métairie et accourir vers vous en vous disant: Me voilà!

«Puisqu'il en est ainsi, je vais essayer de vous rendre un plaisir équivalent à celui que m'a fait votre lettre, et vous dire à mon tour la façon dont je gouverne ma vie...

«J'habite dans ma métairie, et, depuis mes disgrâces, je ne crois pas avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu'à ce moment je me suis amusé à tendre de ma main des piéges aux grives; je me levais pour cela avant le jour, je portais mes gluaux, et je cheminais en outre avec un paquet de cages sur le dos, semblable à Géta quand il revient du port tout courbé, chargé des livres d'Amphitryon. Le moins que j'attrapais de grives, c'était deux; le plus, c'était sept: c'est ainsi que j'ai passé tout le mois de septembre. Depuis, ce misérable passe-temps, quoique respectable et étrange, m'a même manqué à mon grand déplaisir, et quelle est ma vie depuis ce temps, je vais vous le dire.

«Je me lève avec le soleil, et je m'achemine vers un petit bois que je fais couper dans le voisinage. J'y passe deux ou trois heures à surveiller l'ouvrage de la veille, et j'use le temps avec ces bûcherons, qui ont toujours quelques malheurs à déplorer, soit arrivé à eux-mêmes, soit à leurs voisins. Et, au sujet de ce bois exploité, j'aurais mille belles anecdotes qui me sont arrivées, soit avec Frosino de Ponsano, soit avec d'autres qui voulaient m'acheter de cette coupe; et Frosino, entre autres, en envoya prendre un certain nombre de cordes (carlate) sans m'en prévenir, et sur le prix il voulut me retenir 10 livres florentines que je devais, disait-il, depuis quatre ans, et qu'il m'avait gagnées au jeu de criccrac chez Antoine Guiciardini.

«Je commençais sur cela à faire le diable et à m'en prendre au charretier qui s'en était allé emportant mes bûches sans les payer, comme un voleur, lorsque Machiavel, mon parent, entra et nous remit d'accord. Baptiste Guiciardini, Philippe Ginori, Thomas del Bene et quelques autres habitants du voisinage, pendant que ce vent soufflait, m'en demandèrent chacun une corde. Je la promis à tous, et j'en envoyai une à Thomas del Bene, qui en fit transporter la moitié à Florence parce qu'il y avait là pour l'enlever de la rue lui, sa femme, sa servante et ses enfants, tellement qu'on aurait dit le gaburro quand, le jeudi, il sort armé de bûches avec ses garçons pour assommer un bœuf. M'apercevant ainsi qu'il n'y avait pour moi aucun bénéfice, j'ai dit aux autres que je n'avais plus de bûches à vendre; ils en ont tous fait la grosse tête (la moue), surtout Baptiste Guiciardini, qui a mis cela au nombre de ses mésaventures d'État.

«En sortant de ma coupe de bois, après l'ouvrage, je m'en vais auprès d'une petite fontaine, et de là à mes piéges d'oiseaux, avec un livre sous mon bras, soit Dante, soit Pétrarque, soit un de ces poëtes familiers en second ordre, tels que Tibulle, Ovide ou quelqu'un de ce genre; je lis là leurs amoureuses souffrances ou leurs jouissances amoureuses; ils me font souvenir de mes propres amours, et je me réjouis un peu dans ces douces mémoires.