«De là je descends sur le grand chemin, dans la taverne du village; je cause avec les passants, je leur demande des nouvelles de leur pays; j'entends des choses neuves et diverses, je remarque les goûts différents et les fantaisies opposées des hommes. Vient en causant ainsi l'heure du dîner, où je mange avec ma petite famille ces mets frugals que nous peuvent fournir ma pauvre métairie et mon étroit domaine paternel. Après le repas je retourne à la taverne: j'y trouve ordinairement l'hôtelier, un boucher, un menuisier et deux chaufourniers; je m'encanaille avec eux tout le reste du jour au criccrac ou trictrac, jeux pendant lesquels surgissent entre nous mille disputes, mille chocs de paroles injurieuses, et où le plus souvent on conclut pour un quatrino (un sol), et où on ne nous entend pas moins crier de là à San-Casciano.

«Ainsi plongé dans cette vulgarité de vie, je tâche de préserver mon esprit de la moisissure d'une complète oisiveté, et je décharge la malignité du sort qui me poursuit, jouissant d'une satisfaction âpre et secrète de me sentir foulé ainsi aux pieds par la fortune, pour voir si à la fin elle n'en aura pas honte et n'en rougira pas!...

«Mais, le soir venu, je retourne à la maison et j'entre dans mon cabinet de travail; sur le seuil de la porte je dépouille ces habits de paysan souillés de poussière ou de fange, et je me revêts en idée d'habits royaux et de vêtements de cour. Ainsi vêtu d'habits conformes à la hauteur de mes pensées, j'entre avec dignité dans la société antique des grands hommes d'autrefois, où, accueilli amoureusement par eux, mes semblables, je me nourris de la seule nourriture qui est faite pour moi et pour laquelle je suis fait moi-même. Je ne rougis point de m'entretenir de niveau avec eux, de leur demander raison de leurs actes, et ces grands hommes ne dédaignent pas de me répondre avec leur indulgente bonté.

«Pendant quatre heures de temps que dure cet entretien avec les morts, je ne sens plus aucun de mes soucis, j'oublie toutes mes angoisses, je ne crains plus ma pauvreté, je ne m'épouvante plus de la mort; je me transfigure en eux tout entier, et, comme dit Dante, «qu'aucune science ne mérite ce nom si on ne retient pas ce qu'on a appris,» j'ai noté de ces entretiens avec ces hommes antiques tout ce que j'ai recueilli de capital et de caractéristique dans leur vie et dans leurs pensées, et j'en ai composé un opuscule intitulé des Gouvernements, ouvrage dans lequel je pénètre aussi profondément que je le peux dans les pensées qu'un tel sujet comporte, agitant en moi-même ce que c'est que la souveraineté, de combien d'espèces de souverainetés le monde se compose, comment elles s'acquièrent, comment elles se conservent, pourquoi elles se perdent; et si jamais quelques-unes de mes rêveries vous ont plu, celle-ci, je le crois, ne devra pas vous déplaire; et elle pourrait être acceptable surtout à un prince nouveau (allusion aux Médicis, rentrés maîtres de Florence, à qui il espérait plaire par cette haute leçon de gouvernement): c'est pour cela que l'ai dédiée à la magnificence (majesté) de Julien. Philippe Casa Vecchia a vu le livre; il pourra vous distraire en vous rapportant ce que l'ouvrage contient, ainsi que les raisonnements que nous en avons faits tous deux, quoique depuis ce temps-là je le lèche et le polisse sans cesse...

«J'irais bien vous voir à Florence, mais je craindrais qu'au lieu d'y descendre de voiture chez moi, je ne descendisse chez le geôlier de la prison, et il n'y manque pas d'amis empressés qui, après avoir invité les autres à dîner avec moi, me laisseraient l'embarras de payer...

«Je voudrais bien que ces seigneurs de Médicis commençassent à m'employer: c'est la nécessité domestique où je suis qui me force à cette démarche auprès de leurs amis; car je me consume, et je ne puis pas rester longtemps dans la même pénurie sans que la pauvreté me rende l'objet de tous les mépris. Dussent-ils ne m'employer d'abord qu'à retourner des pierres, je m'y résignerais.

«Quant à mon ouvrage du Prince, s'ils prenaient la peine de le lire, ils verraient bien que les quinze années passées par moi au service, au maniement des affaires de la république, je ne les ai employées ni au jeu ni au sommeil. Chacun devrait tenir à utiliser un homme qui a acquis déjà, aux dépens des autres et de lui-même, l'expérience consommée qu'il possède. Le meilleur garant que je puisse donner de ma fidélité et de ma probité, n'est-ce pas mon indigence?

«Adieu, soyez heureux et pensez à moi.

«Nicolas Machiavel.

«10 décembre 1513.»