Les Médicis, ces citoyens presque couronnés de Florence, venaient d'en être exilés pour avoir préféré l'appui de l'Espagne à l'alliance de la France. Une république démocratique et religieuse, agitée par la parole d'un moine à moitié fou, à moitié factieux, mais toujours fourbe, Savonarola, avait remplacé les Médicis. Un caprice des historiens démagogues et des mystiques de ce temps-ci a voulu prendre au sérieux ce moine thaumaturge; l'histoire sincère les dément à chaque mot. Savonarola n'était qu'un Marat encapuchonné; le peuple, qu'il avait trompé et fanatisé, en fit justice au premier retour de bon sens. Son supplice fut cruel, mais son exil était mérité. Il demandait le sang de tout ce qui n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche après avoir vécu en bourreau. Malheur aux partis qui prennent pour patrons dans l'histoire ces hommes de délire, de hache et de bûchers, tels que le moine Savonarola!
V
C'est au milieu de ces convulsions de la république provisoire de Florence, entre l'exil et le retour des Médicis, que Machiavel exerça les difficiles fonctions de secrétaire de la république, au dedans et d'ambassadeur au dehors. Ces ambassades, qu'on appelle les légations, lui firent connaître à fond la politique des puissances auprès desquelles il alla ménager les intérêts de sa patrie. Les dépêches qu'il écrivit pendant ces vingt-cinq légations à son gouvernement sont des chefs-d'œuvre de sagacité, de clarté, de style, appropriés aux affaires.
Nous ne vous donnerons ici ni le récit de ces circonstances aussi fugitives que le temps, ni le texte de ces dépêches: cela ressemblerait aux dialogues des morts. Une seule de ces circonstances mérite d'être relatée, parce qu'elle donna lieu à la longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia, fils du pape Alexandre VI.
César Borgia, sans bornes dans son ambition, sans scrupule dans ses actes, est le véritable héros du moyen âge. Fils d'un pape espagnol, hardi comme un aventurier, intrépide comme un chevalier, politique comme un diplomate, perfide comme un brigand, il aspirait à fonder en Italie, par la puissance papale de son père, une dynastie des Borgia. Il la conquérait peu à peu par ses exploits, par ses trahisons, par ses intrigues, en se mettant tour à tour à la tête des troupes des divers États d'Italie. Il désirait passionnément devenir aussi, par son alliance avec la république de Florence, général des troupes toscanes. La république le redoutait et le ménageait. Elle chargea Machiavel de résider auprès de lui, tantôt pour se concilier l'appui de ses armes, tantôt pour éluder ses prétentions, toujours pour le flatter.
Cette longue résidence de Machiavel auprès de César Borgia fut pour le secrétaire florentin l'école de la diplomatie la plus consommée et la plus perverse. Machiavel en sortit comme on sort d'une école de haute intrigue et de crimes habiles (s'il y eut jamais habileté dans le crime). Le malheur du nom de Machiavel fut d'avoir passé pour complice de ces perfidies et de ces crimes, dont il n'était que le spectateur et le confident diplomatique au nom de sa patrie. C'est là ce qui le fait passer pour un scélérat quand il n'était en effet qu'un courtisan officiel, obligé, par l'intérêt des Florentins, de complaire à une ambition qui faisait trembler sa patrie.
Il sortit en même temps de cette cour militaire de César Borgia tellement rompu aux affaires politiques et aux intrigues d'ambition que nul ne perça jamais si profondément dans les ressorts cachés qu'on emploie pour conquérir ou gouverner les hommes. Il en sortit enfin seul capable de donner les conseils de l'ambition pratique aux bons ou aux mauvais desseins et d'écrire ce livre du Prince, manuel du bien et du mal pour les ambitieux. Son véritable crime ne fut pas d'avoir préféré le mal au bien dans ce commentaire sur les entreprises des princes: son crime fut son indifférence apparente, sa neutralité extérieurement impassible entre le crime et la vertu.
Nous disons neutralité apparente à l'extérieur, parce qu'en le lisant dans ses douze volumes et en l'étudiant impartialement dans sa vie, on reconnaît avec bonheur qu'il n'était nullement neutre, encore moins pervers; qu'il aimait l'honnête, qu'il le pratiquait pour lui-même, et que son tort est d'avoir eu l'intelligence du mal, mais non le goût. Vous vous en convaincrez quand vous m'aurez suivi jusqu'au bout. Le nom de Machiavel devenu proverbe est une calomnie de l'homme qui a porté ce grand nom: il est plus commode de le nommer que de le lire. Malheur aux hommes dont le nom devient synonyme de crime: il faut des siècles pour laver ce nom!
Nous n'entreprenons pas de le laver. Il eut des torts; ces torts furent des complaisances coupables pour ce qu'on appelle des faits accomplis. Il prit en apparence le succès pour un dogme; il oublia que la moralité est la première condition des actes publics; il crut aux deux morales, la petite et la grande; comme Mirabeau, son élève et son égal, il matérialise la politique en la réduisant à l'habileté, au lieu de la spiritualiser en l'élevant à la dignité de vertu: mais, à cette faute près, faute punie par la mauvaise odeur de son nom, il fut honnête homme; il fut même chrétien dans sa foi et dans ses œuvres; il fut en même temps le plus parfait artiste en ambition que le monde moderne ait jamais eu à étudier pour connaître les hommes et les choses; son malheur fut d'être artiste, et de donner dans le même style et avec le même visage des leçons de tyrannie et des leçons de liberté.
Cela dit, entrons dans ses œuvres. Voyons-en d'abord l'occasion.