VI

Nous avons vu qu'au retour des Médicis à Florence, Machiavel, destitué de toutes ses fonctions, avait été obligé de se retirer, presque indigent, dans sa petite métairie de la Strada, près de la bourgade de San-Casciano. À peine y goûtait-il un court loisir que la conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les Médicis éclata et échoua le même jour. Capponi ayant par mégarde laissé tomber de son habit la liste des conjurés, les Médicis avertis firent saisir tous ceux dont le nom était porté sur la liste de Capponi et tous ceux que leurs sentiments républicains pouvaient faire soupçonner complices de la conjuration. Machiavel, quoique innocent, fut du nombre. Ses interrogatoires, rendus plus âpres par la torture, ne purent lui arracher un aveu.

Le pape Léon X, Médicis lui-même et le plus doux des hommes comme le plus lettré, envoya de Rome réclamer de ses neveux la liberté de Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques de son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires d'Italie. Il l'appela même à sa cour. Machiavel, mal inspiré, ne s'y rendit pas. Sa vraie place était dans le conseil de ce Périclès des papes. Il y eût été libre, heureux, puissant sur les affaires. Il craignit un piége où il n'y avait de la part du pape qu'estime et bonté. Toutefois il écrivit à Léon X, par l'intermédiaire de Vettori, son ami, ambassadeur de Florence à Rome, ces lettres remarquables sur la politique papale, qui dénotent une connaissance presque providentielle des divers intérêts des grandes nations.

Léon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'être privé de la présence de l'oracle politique de Florence, aussi propre à devenir l'oracle politique de Rome.

Machiavel, toujours par l'intermédiaire de son ami Vettori, qui résidait auprès du pape, transmettait à Léon X des chefs-d'œuvre de vues en chefs-d'œuvre de style, émanés de cette pauvre métairie où languissait le génie du siècle. Tous ces conseils parfaitement honnêtes de Machiavel à Léon X ne tendaient qu'à la paix de l'Italie; il suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom de son autorité pontificale, au nom des Médicis, au nom de ses propres armées.

VII

Mais, par une souplesse de génie sans égale peut-être dans l'histoire de l'esprit humain, pendant que cet homme d'État vieilli, fatigué, indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux papes, il s'amusait à écrire, de la même plume qui allait écrire comme Tacite, des comédies dignes de Molière.

C'est de cette époque, en effet, que date sa facétie de la Mandragore. La Mandragore est une plaisanterie obscène. Un mari dupe de lui-même et une jeune femme innocente y sont joués et corrompus par l'intrigue d'un amoureux et d'un moine, dans un imbroglio et dans un dialogue dignes de Boccace. La pudeur moderne nous interdirait d'en faire seulement l'analyse; mais les mœurs italiennes du temps étaient si peu scrupuleuses en matière de décence et de religion que cette facétie comique eut un succès classique et prolongé à Florence, et que le pape Léon X, dans ses voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit représenter devant lui deux fois la Mandragore pour amuser le sacré collége.

Le Mariage de Figaro par Beaumarchais est une édification en comparaison de la farce de Machiavel; mais les Contes de Boccace, imprimés avec les priviléges et les éloges de la cour de Rome, avaient accoutumé les Italiens au ridicule versé sur les maris et sur les moines. Cette pièce grotesque popularisa plus Machiavel à Florence et à Rome que ses écrits les plus substantiels de politique; les peuples préfèrent souvent ce qui les dégrade à ce qui les élève: Machiavel, baladin pour gagner le pain de sa famille à San-Casciano, devint plus célèbre que Machiavel homme d'État, orateur et ambassadeur, sauvant pendant quinze ans sa patrie par des miracles de diplomatie.

VIII