Il y avait alors à Florence un citoyen d'une grande opulence, ami des Médicis, nommé Cosme Ruscelaï, infirme et mûri par ses infirmités avant l'âge. Ruscelaï avait fait planter autour de son palais de délicieux jardins, semblables à ceux d'Académus, et il y rassemblait tous les jours ses amis pour y disserter platoniquement avec eux de philosophie, de religion, d'histoire, de poésie, de politique.

Toutes les fois que Machiavel revenait à Florence, il présidait du droit de sa renommée et de son agrément à ces entretiens. Là, du moins, il avait son public restreint mais compétent. On l'interrogeait avec respect sur sa longue expérience des idées et des choses. Ce fut pour plaire à Ruscelaï et à cette élite d'amis qu'il écrivit alors ses Discours sur Tite-Live.

Ce livre, le plus magistral qu'il ait peut-être composé, est le commentaire de l'histoire romaine par le génie des affaires. Machiavel y suit Tite-Live événement par événement, comme la lampe suit les contours d'une statue pour en faire jaillir les formes dans la nuit aux regards d'un statuaire.

Il explique avec une sagacité véritablement divine la pensée ou la passion des personnages, rois, consuls, magistrats ou peuple, qui amenèrent, dans tel ou tel but, telles ou telles vicissitudes dans les destinées du peuple romain; il montre comment de l'événement accompli devait nécessairement découler tel autre événement par la seule fatalité des grands esprits, la fatalité des conséquences; il refait l'histoire romaine tout entière avec une lucidité rétrospective qui éclaire mille fois mieux les faits que l'historien romain lui-même. L'historien ne voyait que les détails, Machiavel voit l'ensemble; Tite-Live n'est que la main, Machiavel est l'intelligence. L'un dit: Ceci fut; l'autre dit: Ceci devait être.

IX

Ni Montesquieu, dans ses Considérations sur la décadence, ni Bossuet lui-même, dans les éclairs de son Histoire universelle, n'ont cette évidence instinctive de sagacité qui caractérise l'infaillibilité de Machiavel dans ce coup d'œil sur la politique romaine. Montesquieu a de la prétention dans les aperçus; Bossuet a de la poésie dans les vues: c'est un épique plus qu'un historien; leur style se ressent de leur nature: l'un veut frapper, l'autre veut éblouir; Machiavel ne veut que comprendre et fait comprendre. Il ne songe seulement pas à son style: le mot, chez lui, c'est la pensée; la couleur, c'est la lumière; le seul effet qu'il recherche et qu'il obtient toujours, c'est la vérité. Aussi, s'il y a plus de plaisir à lire Montesquieu, s'il y a plus d'éblouissement à lire Bossuet, il y a plus de profit politique à lire Machiavel. C'est lui qui est le véritable traducteur des événements et qui les interprète en homme d'État; il en extrait le suc pour en nourrir substantiellement ses amis des jardins Ruscelaï, destinés à gouverner après lui la république ou la monarchie, l'aristocratie ou la démocratie de Florence.

Nous sommes étonné qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel sur Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine à la vie publique: ce serait un cours de sagacité. Point de chimères, point de rêves, point de système préconçu, point d'utopie sacrée, académique ou profane; le fait et la signification du fait, voilà tout: ce sont les mathématiques de l'histoire. Machiavel y est en philosophie politique égal à Newton en philosophie naturelle. Le monde moderne n'a eu qu'une tête de cette force, Bacon; nous vous le ferons connaître un jour.

X

Après ce livre, il écrivit, autant par délassement que par patriotisme, les sept livres de l'Art de la guerre, ouvrage dirigé contre les condottieri, ces troupes sans patrie de l'Italie; il y invente la conscription militaire, cette institution des nationalités qui veulent rester nations ou rester libres.

Ces sublimes écrits ne le tiraient pas de la misère: les Médicis continuaient à le craindre; Léon X admirait mais ne récompensait pas ses travaux. Il est à croire que ce pape, prodigue pour tout autre, voulait le contraindre par la nécessité même à venir à Rome. On ne sait quel amour instinctif des collines de Florence empêchait Machiavel d'abandonner cette terre ingrate; cet amour lui coûta l'aisance et le repos.