«Je resterai donc dans ma misère, écrit-il à son ami Vettori, sans trouver une âme qui se souvienne de mon dévouement ou qui me trouve bon à quelque chose. Mais il est impossible que je demeure plus longtemps dans cet état, car je vois toutes mes ressources diminuer, et, si Dieu ne vient à mon secours, je serai forcé d'abandonner ma métairie et de me faire secrétaire de quelque podestat (maire) de village; ou bien, si je ne puis trouver un autre moyen de vivre et de faire vivre ma pauvre famille, je serai forcé de me réfugier dans quelque bourgade écartée et ruinée, pour y enseigner à lire aux enfants, et de laisser ici ma famille, qui me considère comme un homme mort. C'est le meilleur parti qu'elle puisse prendre, car elle vivra plus aisément sans moi, qui lui suis à charge, attendu que j'ai été accoutumé toute ma vie à l'aisance, et que je ne puis m'astreindre aussi rigoureusement qu'il le faudrait à la parcimonie nécessaire.»
XI
N'est-ce pas un jeu bien ironique du destin que de voir le premier homme d'État et le premier écrivain de l'univers aspirer, pour gagner son pain, à apprendre à lire aux enfants des paysans dans un village privé de maître d'école!
Mais il y a quelque chose de plus étrange encore, et qui montre dans cette vigoureuse imagination aux prises avec l'indigence et l'abandon de sa patrie l'énergie légère et vicieuse des nations de ce pays et de ce temps. Le lion vieilli, dompté par l'amour, en relief sur les vases étrusques, est le symbole de cette puissance de souffrir et de jouir en même temps qui caractérise cette forte race d'Étrurie. C'est ainsi que Mirabeau, Étrusque de race comme Machiavel, secouait d'une main les barreaux de son cachot de Vincennes, et de l'autre main écrivait des volumes d'amour à madame de Mounier.
«Malgré mon âge, qui touche à cinquante ans, écrit-il à Vettori, je vais chaque jour visiter celle qui captive mon cœur; je ne me laisse ni rebuter par les ardeurs de l'été, ni arrêter par la longueur et les difficultés du chemin, ni effrayer par l'obscurité des nuits.»
Tant que dura ce violent amour qui lui faisait tout oublier, même la dignité de son nom, même sa misère, même la décence de son âge, il n'écrivit plus rien que des lettres amoureuses ou que les confidences de son bonheur.
Guéri de cette passion, qui ne fut pas la dernière, et consulté par Léon X sur les moyens de corrompre le vieux républicanisme de Florence, Machiavel, sans désavouer tout à fait la république, conseille au pape de corrompre à force de faveurs et de prospérité les citoyens.
«Conservez, lui dit-il, l'apparence des élections, mais faussez-en les résultats s'ils vous sont contraires, en achetant ou en altérant les votes dans les scrutins.»
C'est une trahison exactement semblable à celle que le grand et vénal Mirabeau organisait secrètement pour Louis XVI, en recevant d'une main les subsides immenses de la cour, et en agitant de l'autre main les passions qui nourrissaient sa popularité. Cependant Machiavel était moins pervers dans sa politique, car il ne trahissait personne que lui-même, dans cette entente avec Léon X.