Telle était mon impression silencieuse pendant l'entretien à demi voix des deux femmes. Cet entretien aparté se prolongeait un peu plus que la bienséance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil entre les deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse, tout en ayant l'air de se retirer modestement devant un nouveau venu, n'était pas fâchée d'être contemplée à loisir par un admirateur de plus, dont l'enchantement ne pouvait lui échapper tout entier, malgré la discrétion de mon attitude et la distraction affectée de mon coup d'œil. Enfin elle s'évanouit, ou plutôt elle se glissa comme une ombre hors de la chambre, sans que son pas de sylphide fît le moindre bruit sur le tapis.
La duchesse se rapprocha du feu.
—«Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un étonnement contenu, la personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit être une étrangère, car comment une pareille figure existerait-elle en France sans que son nom la devançât partout comme une célébrité, et sans que je l'eusse jamais aperçue dans les salons ou dans les spectacles de Paris?
—Comment! me répondit la duchesse de Devonshire, vous ne la connaissez pas?
—Non, repris-je; si je l'avais rencontrée je ne l'aurais jamais oubliée.
—Eh! me dit-elle, c'est madame Récamier!
—Madame Récamier! m'écriai-je. Ah! maintenant je comprends l'émotion que cette céleste figure a donnée au monde dans sa fleur, et tout ce qui m'étonne c'est que cette émotion ne se prolonge pas jusque dans sa maturité! Je n'ai jamais rien vu d'aussi angélique sur la boue de Paris. J'ai été souvent plus incendié par une beauté de femme, jamais plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez âgés pour avoir vu fleurir ce visage de seize ans! Quelle impression ne devait pas faire cette éclosion, puisque l'épanouissement a de tels prestiges?
—Voulez-vous que je vous présente à elle? me demanda la duchesse son amie.
—Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec les visions célestes pour ne rien perdre de leur éblouissement; les yeux de tout un monde ont passé sur cette figure, cent hommes célèbres lui ont porté leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec indifférence; elle a été trop adorée pour ne pas être blasée d'enthousiasmes. J'aime mieux garder le mien froid et spéculatif dans mon imagination que de le voir évaporé en vain devant une idole distraite et saturée d'encens. Cette femme est une relique qu'on ne voit qu'à travers le cristal du reliquaire. Mais quelle n'a pas dû être l'impression de cette femme idolâtrée sur les yeux de la France et de l'Europe, quand elle apparut, à seize ans, au milieu de Paris encore souillé de sang et muet de terreur, comme une Iris messagère des dieux apaisés, venant rapporter leur sourire à la terre? Que j'aurais voulu la voir alors, et qu'heureux sont les yeux qui se rafraîchirent et s'enivrèrent de son premier rayonnement!
—Je l'ai vue alors à son voyage en Angleterre, me dit la duchesse; mais il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent ressusciter cette apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu de mer azurés jusqu'à la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de fils de la Vierge brunis au feu du soleil; des joues de pêche veloutée dont le velours renaissait tous les matins comme pour tamiser le jour sur une peau d'enfant; des couleurs nuancées et fondues où le blanc et le rose ne formaient qu'une teinte; un regard qui s'ouvrait et se refermait sous des cils ruisselants d'ombre ou de lumière; des lèvres où la langueur pensive ou la joie épanouie donnait toutes les inflexions de l'âme; un sourire qui caressait l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa flexibilité, se prêtait à la majesté autant qu'à la grâce; une démarche de reine ou de bergère tour à tour; un étonnement de l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la foule eussent été autant de miroirs qui lui répercutaient sa figure et qui la faisaient rougir de sa miraculeuse beauté; les pas qu'elle entraînait sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'élevaient à sa vue; les exclamations mal contenues; les femmes charmées, mais jalouses; les hommes attirés, mais contenus par le respect de tant d'innocence sous tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout cela, je ne vous aurai rien peint de visible à votre imagination. La beauté comme celle de madame Récamier alors est comme un mystère: il faut y croire et ne pas le voir: il veut la foi. Voyez-la dans l'impression qu'elle a faite sur la France et sur l'Angleterre au moment où vivait madame Tallien, où resplendissait mon amie Georgina Spencer, où je brillais moi-même d'un éclat emprunté à ma famille, à mon rang, à ma fortune; où l'Europe avait bien autre chose à faire que de s'arrêter devant une femme de dix-huit ans. L'Europe s'arrêtait devant madame Récamier!»