XII
Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame Récamier.
À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas détruit, mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un grand écrivain, ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans l'empyrée des lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle un salon; ce salon était un sanctuaire plutôt qu'une exposition d'esprit et de célébrités, un culte plutôt qu'une cour. Quelques rares privilégiés de la société, de l'aristocratie, de la politique et de la littérature, y étaient admis. Le grand homme de style qui régnait dans ce cœur et dans ce salon ne m'était pas favorable, bien que je sois le seul des poëtes et des politiques de son siècle auquel il adresse de magnifiques éloges posthumes dans ses Mémoires destinés à la postérité. Il m'avait proscrit, autant qu'il était en lui, de la faveur des cours pendant qu'il était ministre et que j'étais, moi, relégué dans les rangs subalternes de la diplomatie; s'il avait pu me proscrire de la scène du monde il l'aurait fait, je n'en doute pas. C'était une faiblesse et une injustice. Je l'admirais passionnément, non comme homme, mais comme génie; j'étais trop petit pour porter aucune ombre sur sa trace; mais, soit que madame Récamier se souvînt de notre rencontre muette chez la duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de produire un nom naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon, elle me fit allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me refuser, malgré mon éloignement pour les camarillas lettrées ou politiques, à me laisser présenter à elle dans ce couvent de l'Abbaye-aux-Bois, où je devais plus tard suivre le convoi indigent du pauvre Ballanche.
XIII
Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son confident. Ce mot me prédisposait par amour-propre à l'adoration pour cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la moitié de l'espace que sa vie avait laissé derrière elle.
—«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M. de Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce jeune homme?—Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de Chateaubriand est mon ami, mais de Lamartine est mon......»
La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui sortit de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse sortir de ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation dont on désire que l'écho aille chatouiller indirectement le cœur d'un homme.
À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle, gracieuse, adroite de simplicité; mon impression fut un attrait doux, qui n'éblouit pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle un jour de splendide été.
C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable M. de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait lire chez elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin, la tragédie de Moïse, essai dramatique du grand écrivain; c'était l'époque aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques pages de ses Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains d'élite dans le salon ouvert à un seul battant de son amie; on invitait à ces solennités un aussi grand nombre de privilégiés que l'exiguïté de l'appartement en pouvait contenir. Jamais première répétition d'une pièce attendue comme un événement sur la scène ne fut aussi briguée que la faveur d'assister à ces répétitions de la gloire devant les représentants présumés de la postérité; les femmes y étaient en plus grand nombre que les hommes, car les femmes étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait joui du cœur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des femmes pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans sa vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le jugement beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la religion, ces deux idolâtries de leur cœur, avaient en lui leur représentant dans un même homme. La politique, dans laquelle il avait joué un rôle important depuis la restauration des Bourbons, lui payait aussi alors ce qu'il appelait ses disgrâces de cour en popularité; ce n'était que des semblants d'opposition libérale affichés pour décorer sa retraite, mais ces dehors de grand homme persécuté lui attiraient à la fois le respect de l'aristocratie, la reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme confidentiel des jeunes républicains. Nul homme n'a plus soigné les couleurs de sa robe de chambre afin de se présenter à la mort comme un apôtre pour les chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tribun de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il touchait à ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces trois rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec le présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec l'avenir démocratique par ses pressentiments de république. M. de Chateaubriand était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un homme; il lui fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses Mémoires d'outre-tombe, qu'il écrivait alors, avaient une page pour un parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui louche à force de vouloir regarder trop d'horizons à la fois.
Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des croyances si contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être détrompé, mais jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme politique est un aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une douleur de l'esprit, mais il n'est pas une offense à la vérité. Mieux vaut dire: Je doute, que de dire: Je mens.