N'oublions pas cependant que, dans ce temps barbare encore du moyen âge italien, la politique n'était pas une moralité de but et une légitimité des moyens; la politique n'était qu'une science, et Machiavel voulait surtout se montrer capable: ce n'est que plus tard que la politique, sous la plume de Fénelon, devint une vertu; sous Bossuet même elle n'était qu'une sainte violence. Machiavel n'était pas plus avancé que son temps; voilà son principal crime dans le livre du Prince.
XIV
En quelques lignes voici l'analyse de ce livre.
Machiavel divise les princes en princes héréditaires et en princes nouveaux.
Il se déclare pour le principe des gouvernements héréditaires et légitimes, comme infiniment plus faciles à posséder et à régir innocemment que les autres pouvoirs. Son bon sens est légitimiste. Quant aux républiques, il en a traité, dit-il, dans le Commentaire sur Tite-Live; là il est républicain avec l'intelligence des diverses crises des républiques: il se prononce tantôt pour l'aristocratie conservatrice, tantôt pour la démocratie progressive, aujourd'hui pour le sénat, demain pour le peuple, selon le temps, mais toujours pour l'honnête et pour le bien public.
Les provinces annexées aux États du prince nouveau, dit-il, ne peuvent y rester longtemps attachées tant que la race de leurs anciens souverains n'est pas éteinte. On en a conclu que Machiavel conseillait le meurtre des anciennes familles des princes vaincus.
«Il faut de plus, ajoute-t-il, que le nouveau prince vienne résider dans ses nouvelles conquêtes, et que les conquérants parlent la même langue que les conquis. Le roi de France Louis XII fit cinq fautes en Italie: il y ruina les puissances faibles, il y accrut la puissance d'un prince puissant, il y introduisit un prince étranger très-fort, il n'y vint pas résider, et il n'y établit pas la domination française.»
Ces cinq fautes reprochées par Machiavel à Louis XII ne semblent-elles pas prophétiquement s'appliquer à la politique de la France d'hier relativement à l'Italie? La France y laisse tomber les puissances faibles et secondaires, la Toscane, Parme, Modène, les États romains, bientôt Naples; elle y introduit un prince très-puissant déjà, le roi de Sardaigne, et l'Angleterre, alliée désormais de la maison de Savoie, au détriment de la France; elle n'y fonde aucun patronage français sur aucune partie de l'Italie.
«Jamais, dit Machiavel, le roi de France n'aurait dû consentir à affaiblir ou à laisser absorber ces petites puissances, parce que, tant qu'elles auraient existé, elles auraient empêché les ennemis de la France devenus trop puissants de trop grandir. La France, conclut-il, a donc perdu son influence en Italie pour ne s'être conformée à aucune des règles de ceux qui veulent conserver une possession. Il n'y a là aucun miracle, c'est une chose toute logique et toute naturelle. Les Italiens, poursuit-il, n'entendent rien aux affaires de guerre, et les Français rien aux affaires d'État!»