Dans un chapitre qui semble écrit par Bossuet, Machiavel démontre, par les exemples de Moïse, de Cyrus, de Romulus, de Thésée et d'autres fondateurs de dynastie, que plus ils sont partis d'en bas, plus ils ont dû tout à leur mérite, plus ils ont pu s'affermir dans leur élévation; mais que sans la fortune, qui n'est que la prédisposition du peuple, et sans l'occasion, qui est la condition nécessaire et divine de toute grandeur, ils n'auraient pu que rêver leur ambition, jamais l'accomplir.
Ce chapitre atteste combien Machiavel avait dévisagé la fortune à force de réfléchir sur ce que le vulgaire appelle ses jeux! L'occasion ne peut rien sans l'homme, l'homme rien sans l'occasion; c'est du mariage de la fortune avec le génie que naît la puissance; sans cela, rien. La multitude ignore trop cette vérité. C'est ce qui la prosterne aux pieds du succès.
Ses considérations sur les novateurs ou réformateurs politiques ou religieux, dans le même chapitre, sont de la même infaillibilité de vues. «Il y en a de deux sortes, dit-il: ceux qui ne peuvent que persuader et ceux qui peuvent contraindre. Les premiers, il leur arrive toujours malheur; les seconds ne succombent presque jamais: c'est pour cela qu'on a vu réussir tous les prophètes armés, les prophètes désarmés finir misérablement.»
On voit qu'à l'inverse du sophisme de ce temps-ci, qui attribue plus de force à la parole qu'au glaive, il donne à la force le rôle si vrai que Dieu lui a donné, grâce à la lâcheté du cœur humain.
«On fait croire par force»! s'écrie-t-il, et le monde est son témoin!
XVI
Une analyse historique profonde, lucide et pénétrante de la conduite du pape Alexandre VI et de César Borgia, son fils, pour se créer une vaste domination en Italie, est présentée ici non comme modèle, mais comme exemple, à Laurent de Médicis, dans le livre du Prince: là est le venin.
«Gagner les hommes et les détruire, dit Machiavel, c'était le moyen de son génie et la base de sa puissance. En résumant sa conduite, je n'y trouve rien à critiquer. Doué d'un grand courage et d'une haute ambition, il ne pouvait se conduire autrement. Quiconque, dans une souveraineté nouvelle, jugera qu'il lui est nécessaire de se garantir de ses ennemis, de se faire des amis, de réussir par force ou par ruse, de se faire aimer ou craindre des peuples, suivre et respecter par les soldats, de détruire ceux qui peuvent lui nuire, de remplacer les anciennes institutions par de nouvelles, d'être à la fois sévère et gracieux, magnanime et libéral; celui-là, dis-je, ne peut trouver des exemples plus récents que ceux de César Borgia.»
Était-ce là, aux yeux de Machiavel, de l'histoire ou des principes? Lui seul peut le savoir; mais il est bien difficile d'innocenter même l'histoire quand elle présente ainsi la ruse ou le meurtre à l'âme d'un prince, sans avertir au moins ce prince que la ruse est une bassesse et que le meurtre est un forfait.
Cependant soyons juste: dès le chapitre suivant, où il traite de ceux qui acquièrent la souveraineté par des scélératesses, Machiavel dit nettement sa vraie pensée dans les termes suivants: