«En vérité, on ne peut pas dire qu'il y ait de la valeur à massacrer ses concitoyens, à trahir ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion. Par de tels moyens on peut sans doute acquérir le pouvoir; la gloire, jamais!»
XVII
Ainsi la véritable pensée du livre du Prince ne pouvait être d'approuver comme moraliste ces forfaits dans Borgia, puisqu'il les flétrissait ainsi dans Agathocle. Il devient de plus en plus évident, à quelques pages de là, qu'il raconte le succès du crime, mais qu'il ne le glorifie pas. Lisez cette phrase: «Les cruautés, dit-il, sont bien employées (si toutefois le mot bien peut être jamais appliqué à ce qui est mal) quand on les commet d'un seul coup et en masse, etc.»
Vous voyez, par la parenthèse, qu'il parlait du succès, et non de l'innocence des cruautés. Il ne peut le dire plus nettement lui-même. Il se prémunit contre la calomnie en disant: «On peut appeler habile, mais on ne peut appeler bien ce qui est mal.»
C'est ainsi pourtant qu'on lui reproche cet axiome politique qui fait, depuis l'origine du monde, le désespoir des honnêtes gens: «Le monde est si corrompu que celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.»
Est-ce là conseiller la perversité aux hommes? Non, c'est leur conseiller de ne pas espérer leur récompense en ce monde, mais c'est leur montrer d'autant plus la sublimité de la vertu qu'en restant vertueux on consent sciemment à être victime de son innocence.
C'est en partant de ce fait, et non de ce principe de la corruption générale, qu'il dit ailleurs à son prince: «Il vaut mieux dans un pareil monde être aimé, mais il est plus sûr d'être craint. Le mieux serait d'être l'un et l'autre.»
On ne peut pas excuser de même son conseil au prince de ne pas tenir sa parole lorsque les circonstances dans lesquelles on l'a engagée sont changées, ni l'éloge qu'il fait nettement du pape Alexandre VI d'avoir jeté tous ses serments au vent.
XVIII
Le livre finit par une éloquente invocation aux Médicis pour qu'ils délivrent l'Italie des barbares. C'était alors, comme aujourd'hui, l'exhortation habituelle de tous les orateurs, hommes d'État, poëtes, tels que Dante, Pétrarque, Machiavel, tant qu'ils étaient satisfaits des républiques, des papautés et des princes qu'ils servaient en Italie; le lendemain du jour où ils étaient méconnus ou exilés par ces États ou par ces princes, ils invoquaient l'empereur d'Allemagne pour qu'il vînt remettre la selle et le mors à la cavale indomptée de l'Italie, selon le fameux tercet du Dante; ou bien ils allaient, comme Pétrarque, jusqu'en Allemagne implorer le secours armé des barbares pour la cause de Naples, de Rome ou de Florence; litanie de la servitude qui demande plutôt le changement de maître que la liberté.