Quant à Machiavel, il ne fut point coupable de cette inconséquence de tant de grandes âmes italiennes; il ne conseille ni ne conspire jamais l'asservissement de sa patrie à des maîtres étrangers; en cela, seul entre tous, son patriotisme au moins lui servit de vertu. C'est ce qui fait dire à J.-J. Rousseau «que Machiavel, dont on a fait le bouc émissaire de la politique, n'avait pas été compris dans le véritable esprit de ses œuvres; que le Prince, au lieu d'être le livre des tyrans qu'il rend odieux, était en réalité le livre des républicains; que Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen, mais obligé de masquer sous les Médicis son amour de la liberté.»

XIX

Nous n'allons pas si loin que J.-J. Rousseau, mais nous n'allons pas si loin non plus que le préjugé des siècles. Machiavel, dans ce livre, écrivit de la politique pour la politique; il fit ce qu'on appelle aujourd'hui de l'art pour l'art; il fut maître d'escrime, il ne fut pas un assassin.

N'oublions pas non plus qu'il fut un patriote, et que dans son admiration pour César Borgia il entre plus de patriotisme que de dépravation. Machiavel sentait pour l'Italie le besoin de la force nationalisée; cette force qui lui a toujours manqué, à cette noble race, et qui lui manque encore, semblait se personnifier, aux yeux de Machiavel, dans César Borgia, grand général et habile politique, le premier des condottieri et le plus ambitieux des princes lieutenants de la papauté. Ce n'étaient pas les artifices et les violences qu'il estimait dans César Borgia, c'était la concentration d'une Italie armée sous sa main.

Voilà le véritable caractère du livre du Prince, et voilà aussi son excuse. Pour bien juger il faut bien comprendre; le livre du Prince n'a été bien compris que par J.-J. Rousseau dans son Contrat social.

Un jeune écrivain politique de nos jours, M. Alfred Mézières, est un des hommes qui ont traduit avec le plus de sagacité la vraie pensée de Machiavel. Ce livre du Prince n'en restera pas moins le texte d'une éternelle et équivoque controverse entre les amis et les ennemis de la morale politique. L'avenir ne revient jamais sur une prévention du passé.

XX

Mais un livre de Machiavel sur lequel il n'y a qu'un sentiment, c'est son Histoire de Florence; toute la théorie de l'Italie classique, de l'Italie contemporaine de Machiavel et de l'Italie actuelle, est dans ce livre, quand on est capable de comprendre la logique historique des événements et la nature des nations. Son modèle fut Tacite, ses disciples furent Bossuet et Montesquieu. Avoir égalé Tacite, avoir inspiré Bossuet et Montesquieu, c'est être trois grands hommes en un seul homme. Tel est Machiavel dans ce récit.

Sans nous étendre sur les événements trop souvent microscopiques qui composent l'histoire de la Toscane, cette Athènes de l'Arno, aussi illustre et aussi dramatique que l'Athènes du Céphise, jetons un regard seulement sur les fondements de cette histoire où Machiavel décompose et recompose en quelques pages l'Italie tout entière; cette anatomie, aussi savante que lucide, rappelle tout à fait, par sa structure fruste mais indestructible, ces monuments cyclopéens qui portaient des temples ou des villes, et qu'on rencontre encore çà et là sur les collines de l'antique Étrurie.

XXI