Or, depuis les jours de Dante et de Machiavel jusqu'à nos jours, l'Italie avait-elle changé de nature? La résurrection sous la forme d'unité nationale, théocratique, monarchique ou républicaine, de chimère était-elle devenue une réalité? Que s'était-il passé de nouveau dans la Péninsule qui pût autoriser le monde moderne à dire au fantôme de l'Italie unitaire: Lève-toi et marche! et que lui aurait dit Machiavel s'il eût vécu de notre temps?

Nous allons l'étudier avec vous dans son histoire récente; nous allons conjecturer les conseils pratiques que lui donnerait aujourd'hui, s'il pouvait revivre, le plus ferme esprit politique, le plus sain appréciateur des réalités dans les choses, le plus hardi contempteur des chimères, que l'Italie ancienne ou moderne ait jamais produit, son premier patriote enfin.

XXVI

Le royaume de Naples, l'État le plus compacte, le plus nationalisé, le plus monarchique et le plus peuplé de tous les tronçons de l'Italie, avait passé, de dynastie en dynastie, par la domination aragonaise dans la main des vice-rois castillans, puis dans la main des Bourbons, comme un apanage de l'Espagne devenue bourbonienne et à demi française. Les trente-trois révolutions de ce royaume attestent la convoitise de toutes les nations sur cette magnifique proie des ambitions dynastiques; elles attestent aussi sa propre légèreté et sa propre turbulence. Nation légère comme la Grèce sa mère, superstitieuse comme l'Espagne sa nourrice, héroïque par accès comme les Normands ses conquérants, intelligente et vive comme des Français de l'Italie, à la fois servile et frémissante envers les papes ses voisins, qui la revendiquaient comme un fief de Rome, cette nation, par la souplesse de son caractère et par la promptitude de son esprit, était admirablement apte à modifier ses institutions selon le caractère de ses dynasties passagères. Aussi commode à la liberté qu'au despotisme, elle s'était déshabituée de la guerre par l'indifférence à ses dominateurs, qui la défendaient, comme ils la conquéraient, par des troupes mercenaires, espagnoles, françaises, allemandes, suisses. Le peuple en est très-brave quand une passion personnelle bout dans ses veines, mais très-incapable de discipline et de constance au feu pour des causes purement abstraites. Le climat et les mœurs lui rendent la vie si gaie et si douce que la vie lui devient plus chère qu'aux peuples du Nord, qui ont si peu à perdre en la risquant.

Naples s'était allié à la maison d'Autriche par le mariage de son roi Ferdinand avec une archiduchesse d'Autriche (cette reine Caroline était sœur de Marie-Antoinette, dernière reine de France). Caroline de Naples avait en énergie de passion ce que Marie-Antoinette avait en grâce féminine. Elle dominait son mari, le roi Ferdinand; ce prince, très-spirituel (quoi qu'on en ait dit), mais indolent d'esprit, ne demandait au trône que du plaisir; les grands le méprisaient pour sa paresse, le peuple l'adorait pour sa familiarité avec la populace. Comme tous les enfants d'Espagne, il était très-asservi aux moines. Sa femme commandait aux ministres choisis par elle, aux favoris par lesquels elle régnait; elle ne régnait alors ni stupidement ni scandaleusement, comme ses ennemis l'ont écrit et l'ont fait croire au monde. Ses ministres réformateurs et philosophes, tels que Tanucci et Acton, introduisaient dans la législation, dans l'administration, dans la marine et dans l'armée de son royaume, tout ce qui, dans les principes et dans les progrès modernes, n'offensait pas jusqu'à la révolte les mœurs féodales des provinces et les superstitions du bas peuple de la capitale. L'esprit de Joseph II et de Léopold, ses frères, les deux souverains les plus hardis contre les routines de gouvernement, respirait dans ses propres actes; elle avait autant de philosophie et de hardiesse: plus puissante, elle aurait été la Catherine II du midi de l'Europe; mais, fille de Marie-Thérèse, elle était reine avant tout, et, femme autant que reine, elle mêlait le goût du plaisir à celui de la domination. Son peuple avait immensément grandi sous sa main.

Telle était la reine Caroline quand la révolution française éclata; elle y reconnut ses propres principes, mais elle y reconnut bientôt aussi l'ennemie des trônes et le levier des peuples; le détrônement, les infortunes, le meurtre inexcusable de Louis XVI, de sa sœur Marie-Antoinette, la jetèrent dans une terreur qui se convertit en haine dans les âmes fortes. Elle se ligua avec l'Angleterre, avec le pape, avec l'Autriche et la Russie, avec toutes les puissances et toutes les causes qui voulaient arrêter ce torrent de principes et de sang menaçant de couler de Paris sur le monde. L'Anglais Acton, son ministre, appelle l'Angleterre à son secours; la France l'expulse de son trône; elle se réfugie en Sicile, à l'abri des flots et des escadres britanniques; une réaction passionnée en sa faveur se déclare. Le cardinal Ruffo soulève et entraîne les Calabres contre les Français au nom de la religion et de la monarchie. Les vaisseaux de Nelson ramènent la reine à Naples; le peuple l'y reçoit avec des transports de rage et d'amour; mais son retour est le signal d'une vengeance sanguinaire contre l'aristocratie napolitaine qui a trempé dans les principes révolutionnaires français. Naples a sa terreur royale comme Paris sa terreur populaire.

Ce retour est précaire comme sa fortune. Napoléon donne le trône de Naples à son frère Joseph et à son beau-frère Murat. La dynastie bourbonienne rentre en Sicile; Murat gouverne en héros et en administrateur ce beau royaume; il y laisse des souvenirs de gloire et de bonté qui ne sont pas un parti, mais une estime. Pendant ce temps la reine Caroline, réfugiée à Palerme, y subit la protection exigeante des Anglais; ils lui arrachent une constitution dont ils ont la popularité, et elle les périls. Napoléon tombe écrasé sous la masse des ressentiments des peuples et des rois contre lesquels il a accumulé tant d'offenses; Murat l'abandonne, s'enrôle dans la ligue du monde contre Napoléon; il continue à régner à ce prix par la tolérance de la coalition.

XXVII

Napoléon, exilé à l'île d'Elbe, envahit de nouveau le trône de France; Murat, indécis entre ses nouveaux alliés et son beau-frère, dont il craint les ressentiments, se perd en armements équivoques qui menacent les deux partis. Il appelle vainement l'Italie à l'indépendance sous le drapeau napolitain; l'Italie ne répond que par l'inertie et le doute. Son armée se débande au premier choc contre les Autrichiens; il revient à Naples découronné et en sort le lendemain en fugitif. Errant en Corse, il tente une descente sur les côtes de Calabre; il y trouve le peuple aliéné contre lui, et la mort; il accepte sa fortune en vaincu et le supplice en héros.

La reine Caroline était morte de douleur à Vienne, où elle avait cherché un asile contre l'humiliation du patronage impérieux des Anglais. Le vieux roi Ferdinand, son mari, était revenu seul à Naples; il y régna avec douceur et modération jusqu'en 1820. À ce moment le carbonarisme s'emparait souterrainement de son armée; le carbonarisme était une société secrète, une conspiration permanente dont il est difficile de définir les doctrines: c'était un jacobinisme modéré, mais ténébreux, qui couvait dans l'ombre et qui affiliait dans le vague; son cri de guerre était la Constitution espagnole arrachée à Ferdinand VII par l'insurrection soldatesque de l'armée de Cadix. Cette constitution, qui n'était ni républicaine ni monarchique, mais insurrectionnelle à tous ses articles, rendait également impossibles la monarchie et la république; elle était l'anarchie organisée.