Gênes s'agite longtemps sous ce sceptre étranger et ne rentre dans son repos que sous le canon des Piémontais. C'est, avec Venise, la seule république italienne qui ait le droit de s'indigner contre ces traités de 1815, traités qui rendent le trône aux princes de la maison de Savoie, et qui, au nom de la légitimité des rois et des peuples, confisquent au profit de cette maison de Savoie une république illustre qu'ils n'ont pas même la peine de conquérir! L'Italie s'affligera et la France se repentira d'avoir laissé enlever ce peuple héroïque, ce port indépendant et cette marine presque française à l'indépendance et à la politique. L'extinction de la nationalité génoise sera un deuil pour l'Italie et un reproche éternel à l'équité du congrès de Vienne.

Descendons au Piémont, jusque-là bien moins illustre, et surtout bien moins italien que la république des Médicis, des Adorno, des Frégose et des Doria.

XXVI

La maison de Savoie est une des plus anciennes et des plus militaires dynasties de l'Europe, si l'on compte au rang de dynastie ces hérédités féodales de familles possédant des fiefs humains dans les montagnes qui servent de limites aux empires des grands peuples[4].

Ces princes régnaient sur une peuplade de braves et pauvres Allobroges, laissés comme une alluvion des grandes invasions des peuples du Nord. Pressée entre la Suisse, la France et les vallées du Piémont, sur un groupe de montagnes et dans de sombres vallées des Alpes, cette peuplade peu nombreuse s'était refoulée ou répandue tour à tour sur les plaines voisines qui lui offraient le moins de résistance, tantôt sur le bassin de Genève, en Suisse, tantôt sur le bassin de la Bresse, en France, jusqu'à la Saône, tantôt dans le bassin du Pô, en Italie; elle allait chercher, non de la gloire, mais de l'espace et du pain, chez ses voisins. Son caractère, très-spécial à cette race de montagnards savoisiens, était une fidélité et une bravoure chevaleresques. Les meilleurs soldats des ducs de Savoie sont toujours descendus de ces montagnes; leur douceur les rendait disciplinaires; leur subordination féodale les conservait dévoués à la bonne ou à la mauvaise fortune de leurs princes; leur intrépidité froide les rendait solides comme le devoir au poste où on les avait placés pour vaincre ou mourir. Ils avaient deux religions dans leur cœur, leurs princes et leurs prêtres; superstitieux chez eux, héroïques dehors, bons et honnêtes partout, aussi propres à subir le joug de la conquête sans le secouer qu'à imposer ce joug à leurs voisins, quand l'inquiétude de la maison de Savoie les mettait à la solde des grands alliés auxquels on inféodait leur sang pour des causes toutes personnelles à ces princes.

XXVII

On a vu ces princes se glisser presque furtivement en Italie, quoique n'ayant rien d'italien ni dans le sang, ni dans les mœurs, ni dans la langue, à l'époque où la confusion des guerres intestines de la Lombardie laissait leurs incursions libres et impunies. Plusieurs fois chassés de Turin par les Français, ils avaient embrassé et vaillamment servi la cause de l'empereur d'Allemagne contre nous.

Les croisades leur avaient donné un renom, une importance et des possessions royales en Orient; la royauté de Chypre et de Jérusalem était le seul titre imposant qu'ils eussent encore attaché à leur maison.

Le traité d'Utrecht, en déshéritant l'Espagne de ses possessions italiennes, agrandit les possessions de l'empire d'Allemagne en Lombardie.

La maison de Savoie s'allia, comme de coutume, au plus fort: ce n'est pas la moralité, mais c'est l'habitude des petites puissances.