Napoléon tombé, la maison de Savoie sort de son île et se précipite aux pieds des congrès de Paris et de Vienne pour obtenir non pas seulement sa propre restauration, mais ses annexions habituelles aux dépens des nationalités et des libertés des États voisins, convoités par sa soif insatiable de territoires. La seule usurpation récente et criante de territoire et de liberté commise par le congrès de Vienne est un crime de la force contre l'indépendance d'une illustre république italienne (Gênes). On donne Gênes à la maison de Savoie, qu'on lui épargne la peine de conquérir, et avec Gênes un port, des citadelles, une marine, une population d'aventureux marins qui vont sous ses lois rivaliser avec Toulon et avec Marseille.
Cette usurpation violente de la république de Gênes par la main de l'Europe au profit de la maison de Savoie, au moment où l'Europe en armes restituait tout au droit des trônes et des peuples, est un des actes les plus iniques commis en pleine paix pour exproprier une nation illustre et innocente de tout crime envers l'Europe. La convoitise de Turin, voilà le seul crime de Gênes! Là, comme ailleurs, il n'y a pas un pouce de sol qui ne se soulève sous les pas du Piémont.
Gênes proteste deux fois par l'insurrection désespérée de ses citoyens contre ses nouveaux maîtres. La protestation, éteinte par le canon des forts occupés par les Piémontais, fut étouffée dans le sang des Génois. Vous qui faites, quand cela convient à votre ambition, appel au droit des nationalités exprimé au fond d'une urne et compté par des questeurs armés, interrogez donc Gênes sur son annexion au Piémont, et osez donc lui poser la question d'abdiquer son nom, sa gloire et sa liberté sous un roi des Alpes! Éloignez vos bataillons, enclouez vos canons, et attendez la réponse!
XXX
L'Europe, en annexant ainsi Gênes au Piémont, en haine de la France, préparait à l'Angleterre des postes maritimes sur les deux mers d'Italie. L'Angleterre ourdissait d'avance avec la maison de Savoie des alliances anti-françaises.
La France, vaincue et refoulée en 1815 par le reflux du monde sur son territoire, était contrainte de fermer les yeux pour ne pas voir les forteresses territoriales, maritimes et politiques, que l'on construisait contre elle en Piémont et à Gênes.
Lyon, Toulon et Marseille étaient sous le canon de Turin.
Cependant l'Europe, même en 1814, sentit qu'agrandir ainsi le Piémont et démanteler la France d'une partie de la Savoie, ce mur mitoyen de la nature, pour couvrir la France, c'était un scandale diplomatique trop criant. On nous laissa alors de la Savoie la partie militaire nécessaire à notre sécurité.
Mais en 1815, après le fatal retour de Napoléon de l'île d'Elbe, retour qui coûta tant de sang, tant d'or et tant de liberté à la France, la maison de Savoie envoya promptement des députés à Paris pour solliciter aussi sa part de dépouilles. Les alliés lui devaient quelque chose, puisqu'elle avait envahi la première notre territoire. Soixante mille Sardes et Autrichiens coalisés avaient marché, sous le général autrichien Frimont, sur Grenoble et sur Lyon, tandis qu'une autre armée de dix mille Piémontais, sous le commandement du général Osasco, marchait sur Toulon et Marseille, forçant le maréchal Brune, presque sans soldats, à se replier devant eux.