Le roi, au lieu de feindre un consentement que sa loyauté envers l'Autriche et que sa conscience monarchique lui interdisaient, abdiqua la couronne; il se retira provisoirement avec la reine à Nice.

Le prince de Carignan, libre et seul, proclama la constitution insurrectionnelle dans la capitale abandonnée; il accepta la régence des mains de l'armée. En changeant de rôle, il n'eut point à changer d'entourage et d'amis: il donnait ainsi un chef à la révolution consommée.

XXXIV

Cependant le duc de Génevois, son oncle, absent de Turin pendant ces événements, et devenu roi légitime par l'abdication de son frère, n'hésita pas plus que ce frère détrôné entre la couronne insurrectionnelle et le droit monarchique dont il se croyait responsable à sa maison, à son honneur et à l'Europe.

Il écrivit de Modène pour déclarer qu'il n'accepterait le titre de roi que dans le cas où son frère, devenu libre, ratifierait son abdication; mais que, dans tous les cas, il considérait comme rebelles tous ceux de ses sujets qui avaient participé aux actes de Turin; c'était déclarer la rébellion de son propre neveu le prince de Carignan, fauteur de la constitution espagnole, de l'abdication du roi, et régent révolutionnaire du royaume.

Un de mes amis de cette époque, Sylvain de Costa, homme de fidélité inébranlable, écuyer du prince de Carignan, fut porteur de cette déclaration menaçante adressée au prince.

Le prince de Carignan, troublé par une si nette réprobation de sa conduite, et sans doute ébranlé par les conseils loyaux de Sylvain de Costa, publia une contre-déclaration aussi ambiguë que son rôle. Il prêta devant la junte révolutionnaire, comme régent, le serment de soutenir la constitution espagnole; puis, pressé d'échapper à la responsabilité de son double rôle, il se mit à la tête de deux régiments de cavalerie et d'artillerie, et se rendit à Novare dans une intention équivoque et non expliquée.

Novare était occupé par une partie de l'armée restée inébranlablement fidèle au roi sous le général de Latour. Le prince allait-il à Novare pour y désavouer ses actes et ses complices de Turin? Allait-il à Novare pour enlever, par l'exemple de ses régiments personnels, l'armée de Latour? Nul ne peut le dire. Quel que fût son dessein, ce dessein était une défection: défection au roi, s'il embauchait l'armée de Latour; défection aux révolutionnaires de Turin, ses amis, s'il venait les désavouer et retourner contre eux ses propres troupes. Ce rôle du prince de Carignan avait assez d'ambiguïté pour perdre deux hommes en un!

XXXV

Après quelques instants d'indécision, et en présence de l'incorruptibilité de l'armée de M. de Latour à Novare, le prince de Carignan faillit à tous ses engagements révolutionnaires de Turin.