Le prince, ne pouvant répondre de ce qu'il avait fait de contradictoire ni aux royalistes, ni aux révolutionnaires, s'exila lui-même et alla s'ensevelir avec sa femme, archiduchesse d'Autriche, fille du duc de Toscane, dans l'ombre du palais Pitti à Florence.
Cet asile, demandé à une cour autrichienne par un promoteur apparent de la guerre contre l'Autriche, était un témoignage suffisant de la résipiscence du prince.
Nous le vîmes alors profondément humilié et du rôle qu'il avait joué et de la disgrâce où il se cachait à tous les partis. Cette confusion était si cruelle qu'ayant appris que j'étais, en passant, dans une hôtellerie de Florence, il m'envoya son écuyer de confiance et son mentor politique, Sylvain de Costa, qui était mon ami, pour me demander si une visite que lui, roi futur du Piémont, voulait me faire, à moi jeune et obscur diplomate d'un rang subalterne alors, ne me compromettrait pas, et si je consentais à le recevoir? Je n'ai pas besoin de dire que je refusai la visite, et que je me rendis le soir même au palais Pitti pour présenter mes respects au royal exilé.
Cette anecdote, qui paraît incroyable, est vraie pourtant; elle prouve à quel degré de suspicion et de crainte de son ombre le prince royal de Piémont, le futur Charles-Albert, était alors descendu dans ces ombres du palais Pitti qui lui prêtaient leur hospitalité et leur solitude.
Qui lui eût dit alors que ces souverains généreux et affectueux de la Toscane seraient expulsés une première fois par lui-même, puis détrônés par son fils, et que ce palais Pitti, le palais de Léopold, le premier et le plus libéral des princes législateurs avant que le mot de libéralisme fût inventé, serait occupé bientôt après par un proconsul piémontais?
XXXVI
Après cet exil ignoré de dix-huit mois à Florence, M. de Metternich demanda au congrès de Vérone que le prince de Carignan fût exhérédé du trône de Sardaigne, pour crime de révolte envers son roi, ses oncles, ses bienfaiteurs. La Russie hésitait; l'Angleterre temporisait; la Prusse appuyait la sévérité prévoyante de M. de Metternich.
La France, qui voulait à tout prix, même au risque d'un mauvais règne, soutenir le dogme de la légitimité, s'opposa à la déposition du prince de Carignan.
On proposa au prince une expiation plus douce: ce fut d'aller servir, les armes à la main, contre ses propres amis en combattant en Espagne cette constitution espagnole des carbonari qu'il avait proclamée à Turin.
Il s'engagea comme volontaire de la Sainte-Alliance dans l'armée française qui allait délivrer Ferdinand VII à Cadix; il s'y comporta en grenadier héroïque.