Devenu roi en 1831, son règne, jusqu'en 1848, fut le plus illibéral, le plus acerbe et le plus implacable de tous les règnes contre la liberté moderne, enfin le règne des ombrages autrichiens à Turin; en religion, ce fut le règne monastique des jésuites, dont il paraissait moins le roi que le lieutenant temporel dans ses États; ses rigueurs ne s'adoucirent pas un instant envers ses complices de 1820, proscrits à cause de lui par toute l'Europe. Ces jeunes officiers des plus illustres maisons de Turin traînèrent, lui régnant, de Paris à Londres, leur condamnation et leur misère; toute l'Europe leur compatissait, excepté celui qui avait partagé leur faute. Sincère ou apparente, sa dévotion, stricte comme une discipline, faisait de sa cour un couvent armé: des prêtres et des soldats, des revues et des cérémonies religieuses, c'était tout le règne; un soldat monacal, c'était tout le roi.
XXXVII
Mais c'était le roi de l'imprévu. Tout à coup, en 1846, la voix du pape actuel, Italien jusqu'à la moelle, réveilla on ne sait quel carbonarisme sacré en Italie par ses manifestes.
Charles-Albert pressent que l'ébranlement de l'Italie contre l'Autriche va susciter un mouvement intérieur de liberté, un mouvement extérieur d'indépendance. L'Italie, sans esprit militaire au Midi, aura besoin d'une armée toute faite dans l'Italie subalpine. Il est soldat, il peut être libérateur; le libérateur de l'Italie peut en devenir le conquérant. L'éclair voilé de sa longue ambition l'illumine; il proclame une constitution, arme de guerre légitime et infaillible contre l'Autriche. La constitution à Turin, c'est l'insurrection prochaine à Milan: cette constitution piémontaise n'est que la Marseillaise de l'Italie.
XXXVIII
La révolution imprévue de 1848 à Paris donne une secousse à Milan. Les Autrichiens en sont chassés par des Vêpres milanaises.
Venise imite patriotiquement Milan.
Le Piémont reste immobile, le pape recule, la conscience du pontife universel retient le souverain.
Charles-Albert n'a aucun prétexte pour déclarer la guerre à son alliée l'Autriche; il voudrait au moins une impulsion, une autorisation, une connivence secrète de la république française.
Tous les jours, et plusieurs fois par jour, ses ambassadeurs ou ses affidés viennent solliciter de moi un mot, une insinuation, un consentement, un signe, un geste qui soit un engagement officiel ou confidentiel de le soutenir dans son impatience d'invasion piémontaise en Lombardie.