La république française, qui n'est que la loyauté nationale d'un peuple fort, mais modéré dans sa force, n'a pas deux paroles, une parole publique, une parole à demi-voix. Elle a écrit le manifeste de la paix, elle s'est interdit à elle-même la propagande sourde ou la propagande armée.

Je réponds imperturbablement à Charles-Albert: «Non, vous n'aurez de moi ni un mot ni un geste qui vous encourage à une guerre offensive contre l'Autriche en Lombardie; la guerre en Lombardie avec complicité de la France, c'est le tocsin de la guerre universelle en Europe. Nous sommes en paix avec l'Allemagne, nous avons déclaré inviolabilité et respect aux Allemands au delà du Rhin; nous voulons d'abord, par une éclatante répudiation de l'esprit de conquête, effacer du cœur des peuples germaniques ces ressentiments funestes laissés en Allemagne par les conquêtes, les ravages, les humiliations du premier empire. Ce que nous voulons tout haut, nous le voulons tout bas; ce ne serait pas une diplomatie sincère de la France vis-à-vis de l'Allemagne, qu'une diplomatie qui se proclamerait pacifique sur le Rhin, et qui vous pousserait à déclarer sous notre garantie une guerre d'agression sur le Pô. Votre cause est italienne, que vos inspirations soient italiennes aussi. Rien ne viendra de nous, ni conseils, ni garantie, ni intervention prématurée dans vos affaires; à vous seuls votre responsabilité. Si vous attaquez et que vous soyez vainqueur, si l'Italie assujettie par vous change la condition secondaire et non menaçante pour nous de votre monarchie de second ordre en un vaste empire italien pesant trop fort contre nous sur les Alpes, nous prendrons nos sûretés, nous vous en prévenons, en nous fortifiant nous-mêmes de la Savoie, du comté de Nice et au delà peut-être. Le poids du monde ne doit pas être déplacé du bassin du Midi par la main des ducs de Savoie; votre agrandissement nous diminuerait de tout ce que vous ajouteriez à votre poids. Nous connaissons l'infidélité de votre alliance, l'histoire nous l'atteste; en un siècle, quatre-vingt-quinze ans d'alliance austro-sarde contre cinq ans d'alliance austro-française: voilà votre histoire. Elle est instructive pour nous. Que serait-ce si vous possédiez seul l'Italie? Que serait-ce si vous vous placiez seul sous le patronage politique, maritime de l'Angleterre? Que serait-ce si vous lui livriez les deux mers qui baignent votre péninsule, Méditerranée et Adriatique? Que serait-ce si vous l'aidiez à faire de vos ports, Gênes, Villefranche, la Spezia, Livourne, Ancône, Naples, Venise, des Gibraltars italiens pour pendants à son Gibraltar espagnol? Que serait-ce si, dans une guerre européenne contre nous, vous vous réunissiez, ce qui ne manquerait pas d'arriver, à une coalition du Nord et de l'Angleterre contre nous? Votre agrandissement sans mesure ne serait-il pas une véritable trahison de la France d'aujourd'hui envers la France de demain? Encore une fois: Non. Si vous vous agrandissez, nous nous fortifierons de vous et contre vous!

«Cependant si, comme nous le craignons, vous êtes vaincu dans votre guerre d'agression contre l'Autriche; si vous êtes refoulé en Piémont et menacé jusque dans Turin en expiation de votre témérité et de votre impatience, alors nous descendrons en Italie pour vous couvrir contre la conséquence extrême de votre agression, nous nous placerons non comme ennemis, mais comme médiateurs armés entre l'Autriche et vous; nous ne permettrons pas aux armées de l'Allemagne de vous effacer du sol italien; nous vous laisserons petite puissance gardienne des Alpes; ce ne sera qu'une question de frontière pour nous. Un pays a le droit de veiller sur ses voisins, car de son voisinage dépend sa sécurité.

«Quant au reste de l'Italie, si nous intervenons une fois légitimement dans ses affaires, nous n'interviendrons que pour la couvrir contre toute intervention étrangère; nous ne la laisserons absorber ni par l'Autriche ni par vous-même; nous n'exproprierons pas une ou plusieurs des glorieuses nationalités plus italiennes que vous qui composent la péninsule. Nous n'annexerons ni par ruse ni par violence les Vénitiens aux Génois, les Napolitains aux Lombards, les Romains aux Piémontais, les Toscans aux Allobroges; nous dirons à tous: Soyez vous-mêmes! soyez délivrés et non annexés, mettez l'indépendance sous la garde de la liberté républicaine, ou monarchique, ou représentative, et groupez-vous en fédération italique, confédération mille fois plus conforme à vos natures que l'unité piémontaise qui se disloquera au premier choc après vous avoir dénationalisés.»

Voilà ma réponse à Charles-Albert et ma pensée sur l'Italie annexée au Piémont. Quand le Piémont succomba et qu'il lui fallait un secours et non des conseils, nous n'étions plus au gouvernement.

XXXIX

On sait comment Charles-Albert, sans tenir aucun compte de ces conseils, lança les Piémontais en Lombardie, fut mal reçu et plus mal secondé par les Lombards, combattit en intrépide soldat, fut vaincu, n'osa reparaître à Turin sous le coup de sa témérité et de sa déroute, abdiqua le trône, s'éloigna sous un nom d'emprunt de l'Italie, et alla mourir de sa déception et de sa douleur en Portugal. Infidèle à tous les partis et à lui-même, ce prince ne fut un héros que sur le champ de bataille. Son malheur patriotique lui fut imputé à vertu par le parti de l'ambition piémontaise et de l'unité monarchique en Italie. Son nom repose défendu par sa mort, mort trouvée à la poursuite de ce rêve obstiné de la maison de Savoie; coupable ou non, il est beau de mourir, même de douleur, pour sa patrie!

XL

Son fils, héritier de sa bravoure, a repris sur sa tombe les projets interrompus et l'épée brisée de son père; ses défis incessants, ses provocations habiles à une guerre italienne, ont réussi à amener l'Autriche dans le piége d'une guerre ourdie avec un art que Machiavel n'aurait pas surpassé.

L'Autriche, comme le taureau qu'on excite avec un lambeau d'écarlate, a donné brutalement dans l'embûche.