Toutes ces questions ont été ravivées, il y a deux ans, par la seconde guerre du second roi de Piémont contre l'Autriche et par la situation tout à fait critique où les extensions de cette guerre ont placé la France et l'Europe. Cette situation est telle que le moindre faux coup de gouvernail imprimé par le télégraphe du fond du cabinet des Tuileries peut jeter l'Europe dans une nouvelle guerre de Trente ans ou la faire rentrer dans un puissant équilibre. Supposons M. de Talleyrand appelé au conseil secret de son pays, et tâchons d'arracher à son sépulcre ce qu'il aurait dit de son vivant.

XXXII

Il aurait commencé, sans doute, selon sa puissante méthode analytique, par considérer d'un coup d'œil et par caractériser sans illusion l'état de l'Europe, afin d'y faire prendre à la France la position juste, forte et pacifique, sur ce champ de manœuvre de la diplomatie; il aurait cherché, en méprisant les préjugés populaires et les forfanteries soldatesques, quel était et où était le système d'alliance actuel le plus propre à assurer l'existence, la durée, la prépondérance légitime de la France, tout en maintenant le plus longtemps possible à l'Europe l'inappréciable bienfait de la paix.

Or voici, selon nous, comment la géographie diplomatique de l'Europe se serait dessinée à ses yeux exercés, et comment il aurait, de ce coup d'œil de haut sur les choses, conclu au système le plus actuel d'alliance, soit pour la guerre, soit pour la paix, convenable à son pays. Il faut être très-hardi pour oser le dire; mais, du fond du sépulcre ou du fond de la retraite, hors des choses humaines, on est très-hardi. Permettez-moi donc de prêter à cette grande ombre la parole très-pâle d'un de ses disciples:

XXXIII

«Déroulez-moi sur cette table la carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, aurait-il dit à ses auditeurs, et suivez mon doigt sur ces continents, ces îles, ces mers, qui sont chacun une lettre de cet alphabet diplomatique de puissances, et qui forment en se combinant la langue politique et les systèmes de guerre ou de paix de tout l'univers. Il y a beaucoup de morts, beaucoup de cadavres de puissances dans tout cela; nous vous en parlerons bientôt à leur place, mais nous vous parlons d'abord des vivants.

«Voici d'abord l'Angleterre, la plus bornée par l'espace insulaire de son domaine, la plus répandue, et on pourrait dire la plus universelle de toutes les puissances politiques (à l'exception de la Chine) qui ont jamais occupée une part du globe. Quelle que soit l'antipathie plus ou moins jalouse que l'on puisse porter comme Français à l'Angleterre, il suffit d'être homme pour s'enorgueillir, comme homme, d'une puissance de civilisation, de richesse, de commerce, d'intelligence, de navigation, d'armées de mer et d'armées de terre, capable d'avoir créé, dans cette poignée d'Anglo-Saxons, sinon les maîtres, du moins les modèles des peuples civilisés.»

Lamartine.

(La suite au mois prochain.)

FIN DU TOME DIXIÈME