XXVIII

Cette ténacité de l'Autriche à préserver l'empire napoléonien, même après toute espérance perdue, éclate encore en mauvaise humeur évidente contre les Bourbons, après l'abdication et après la réinstallation de Louis XVIII sur le trône. Tous les efforts de M. de Talleyrand au congrès de Vienne ne tendent qu'à neutraliser cette mauvaise humeur de l'Autriche. Cette mauvaise humeur du cabinet de Vienne précipite même M. de Talleyrand dans la seule grosse faute d'habileté diplomatique qu'il ait jamais commise dans sa carrière de négociateur. Nous voulons parler de son traité secret et séparé, pendant une négociation commune, en faveur de la Saxe; traité téméraire divulgué par l'indiscrétion des contractants, et propre à donner défiance et jalousie à la Russie contre nous.

Aussi tout le temps que la Restauration règne en France, l'Autriche, irritée d'avoir perdu notre alliance exclusive, se montre-t-elle partout et en toute occasion l'alliée la plus difficile, la plus susceptible, la plus envieuse, disons le mot, la plus hostile contre nous: colère d'une puissance qui ne nous pardonne pas de caresser d'autres alliances que la sienne. Elle ne manque pas, en Italie, en Espagne, en Afrique, au congrès de Vérone, au congrès de Laybach et ailleurs, l'occasion d'un froissement avec nous: libérale quand nous sommes absolutistes, jésuitique quand nous sommes libéraux, papale quand nous sommes tolérants, piémontaise quand le Piémont nous donne des ombrages, napolitaine sans concession quand nous désirons concilier à Naples le gouvernement représentatif avec la maison de Bourbon, illibérale et tracassière en Toscane quand le gouvernement toscan se popularise par l'esprit de Léopold et de la France; antagonisme systématique et perpétuel qui prouve plus d'animosité contre les Bourbons que de monarchisme dans M. de Metternich, le Talleyrand autrichien. Ce ressentiment de M. de Metternich avait la même cause, la douleur chagrine de ne pas posséder seul pour sa monarchie l'alliance du cabinet des Tuileries.

XXIX

Le règne de Louis-Philippe ne pouvait pas, par sa nature, renouer cette alliance avec le cabinet de Vienne. M. de Metternich se borna à ne pas donner de sujets de guerre au monde, déjà trop agité, selon lui, en heurtant la France. La seule alliance possible de l'usurpation de famille en France était l'alliance anglaise. Le roi de la branche cadette des Bourbons n'avait pas le choix: il fallait être Anglais ou être seul.

Une neutralité polie, mais malveillante, était la seule diplomatie possible des souverains du continent avec la monarchie de Louis-Philippe. Aussi ses ministres n'eurent-ils point d'alliance, mais des pourparlers de quinze ans. La seule tentative d'une alliance avec l'Espagne fit crouler son trône: M. de Talleyrand n'était plus là pour l'équilibrer.

XXX

La république de 1848, mieux placée que la royauté à deux visages de Juillet, n'eut pas le temps d'avoir un système d'alliance. Préserver la paix du monde était assez pour elle; elle la préserva: «Ne préjugeons rien,» dis-je à l'ambassadeur d'Autriche, le loyal comte Appony, que j'honorais de la plus juste estime depuis longues années; «dites à votre cour que nous ne lui demandons pas la paix, ce serait une lâcheté indigne de la France; que nous ne lui déclarons pas d'hostilité préconçue, ce serait une provocation funeste à l'Europe; que nous ne sommes avec elle ni en guerre ni en paix, mais en expectative inoffensive; que c'est à votre cour à faire elle-même sa situation envers nous et notre situation envers elle; que la république légitime, qui n'a point d'intérêt dynastique, est compatible avec toutes les monarchies légitimes, et que rien n'empêche de nouer, au besoin, entre la république et l'Autriche, l'alliance des rois et des peuples qui se respectent dans leurs droits réciproques. Un pas de vous en Italie pourrait nous y faire descendre. Nous nous préparons aux événements, non par ambition, mais par devoir. Nous ne soulèverons ni l'Italie ni la Hongrie; nous ne prendrons pas la responsabilité du chaos. Les soulèvements spontanés des peuples conquis sont des droits, les soulèvements artificiels par l'étranger sont des crimes: nous ne ferons jamais la diplomatie des crimes.»

J'envoyai, peu de temps après cette conversation, un diplomate confidentiel en observation à Vienne pour y tenir le même langage, et, sans la guerre d'agression du roi de Piémont à l'Autriche, un système d'alliance, fondé sur des concessions libérales et nationales en Italie, pouvait s'ébaucher entre la république et l'Autriche. Les bases en étaient déjà éventuellement posées: elles étaient des bornes très-reculées de l'Allemagne en Italie; mais elles n'étaient pas un empire de trente millions d'hommes, improvisé au profit d'un roi guerrier et d'un pays militaire contre l'Allemagne et contre la France.

XXXI