L'Espagne, autrefois si militaire, si navale, si terrible par son infanterie et par ses flottes, n'existait plus, comme Espagne, qu'en Amérique; en Europe, elle était notre alliée à tout prix contre la maison d'Autriche dépossédée du midi; les Pays-Bas autrichiens n'étaient pour ainsi dire qu'une colonie continentale, trop séparée de l'Autriche pour tenir longtemps à l'Empire; les Italiens des papes étaient les ennemis naturels et invétérés de l'Autriche, vieux Italiens de souche, détestant le joug des Germains, toujours pour eux des barbares; le beau royaume de Naples et de la Sicile était devenu espagnol bourbonien, et par conséquent français; la Toscane appartenait encore à un dernier des Médicis, Parme à l'Espagne, Venise et Gênes s'appartenaient à elles-mêmes; le Piémont, puissance alors insignifiante, oscillait entre l'Autriche et nous, toujours plus entraîné vers le plus fort. L'Autriche n'y possédait donc en propre que la grande Lombardie, ferme opulente de la maison impériale plutôt que royaume. Une telle situation de l'Autriche dans la distribution géographique des puissances n'avait donc plus rien de menaçant en Europe, soit pour l'équilibre, soit contre nous.

Le duc de Choiseul le comprit, et le fit comprendre au cabinet des Tuileries. Cet habile négociateur jugea, au contraire, qu'il était de l'intérêt bien entendu de la France de s'allier avec la maison d'Autriche pour empêcher la Russie de déborder trop irrésistiblement sur l'Occident, et pour empêcher la Prusse de créer à son profit cette unité ambitieuse de l'Allemagne qui étoufferait sous sa masse toute influence française sur le Rhin et au delà du Rhin. Il prépara, en conséquence, le mariage tout politique de Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse, avec le Dauphin, qui fut plus tard l'infortunée victime d'une révolution tout intérieure. Ce mariage était évidemment une œuvre d'excellente diplomatie; il fortifiait l'Occident contre la Russie, il réprimait la Prusse, il divisait l'Allemagne, il déroutait l'Angleterre, il donnait un allié de cinq cent mille soldats à la France en cas de guerre avec le reste de l'Europe. Quoi de plus indiqué par l'état réel du reste du monde? Le duc de Choiseul pouvait-il prévoir qu'au lieu d'un trône Marie-Antoinette trouverait en France un échafaud? Le destin a ses énigmes, même pour le génie. Mais la main autrichienne ne fut pour rien dans la révolution qui couvait en France sous la philosophie moderne, et nullement sous la diplomatie française.

XXVI

Tant que la Révolution fut philosophique, théorique, monarchique, libérale, elle eut dans l'esprit de Mirabeau et de M. de Talleyrand, lumières de l'Assemblée constituante, l'alliance anglaise pour principe; c'était le génie de la Révolution. La Révolution n'avait pas pour objet et pour but un accroissement de limites pour la France. Il ne s'agissait pas pour elle de conquérir du territoire, mais des idées. On se groupait par similitude d'idées, et non par similitude d'ambitions. On prévoyait que l'Allemagne, monarchique, ecclésiastique, absolue dans ses éléments, serait promptement en antipathie et bientôt en hostilité avec une nation libre, démocratique, peut-être républicaine; on devait donc chercher ses alliés dans la libre et représentative Angleterre. On y tendit résolûment; M. Pitt y inclinait lui-même. La Révolution, devenue radicale, militaire, terroriste, conquérante, brouilla toute diplomatie. L'Angleterre elle-même retira sa main de la main de M. de Talleyrand, de Danton, de Dumouriez. Il n'y eut plus de diplomatie entre les rois et entre les peuples. Les tempêtes n'ont plus de boussoles: on va où elles veulent; on échoue ou on aborde où l'on peut.

Ce ne fut pas l'Autriche qui attaqua la première la république: ce fut la Prusse. L'Autriche patienta autant qu'elle put: il lui répugnait de combattre la France, dont la ruine ne pouvait profiter qu'à la Prusse et à l'Angleterre; et, quand elle fut obligée de suivre le mouvement allemand dans les Pays-Bas, l'Autriche nous combattit mollement et comme à regret. Elle ne combattit avec toutes ses forces que pour l'Italie et en Italie. Vaincue et victorieuse tour à tour, puis expulsée enfin de la Lombardie par Bonaparte, elle eut un tort de caractère ineffaçable, c'est d'accepter Venise des mains de Bonaparte comme prix de la paix, complice ainsi et recéleuse d'un État indépendant qu'elle n'avait pas conquis, qu'elle n'avait pas droit de conquérir et dont elle ne pouvait accuser l'usurpation, puisqu'elle consentait à en faire l'objet d'un trafic avec Bonaparte. Voyez comme tout s'expie, en diplomatie comme en morale, par ce qui se passe en ce moment! Embarrassée de la possession de Venise, elle n'ose ni la répudier ni la défendre. La France, de son côté, n'ose ni enclaver Venise dans sa paix ni l'en exclure. Le temps est lent, mais il est juste. Les deux diplomaties de Campo-Formio s'expient par cet embarras mutuel.

XXVII

La diplomatie de l'empire, tant qu'elle fut éclairée par le génie pacifique de 1789 personnifié dans M. de Talleyrand, n'abandonna jamais l'idée mère du duc de Choiseul, l'alliance autrichienne comme pivot solide de l'équilibre continental.

M. de Talleyrand (on l'a vu), même après Austerlitz, Wagram et le traité léonin de Presbourg, se hâta de saisir la première circonstance décisive et la première lueur de haute raison dans Napoléon pour renouer, par un lien indissoluble, le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, l'alliance entre les deux monarchies.

Sans le crime diplomatique de Bayonne et sans l'extravagance militaire de Moscou, les deux monarchies réunies étaient à jamais arbitres du continent pacifié; leur influence irrésistible excluait l'Angleterre, dominait la Russie, régentait la Prusse, pacifiait l'Italie et l'Espagne. C'étaient là les vues de M. de Talleyrand; c'était l'intérêt de Napoléon, non plus conquérant, mais fondateur de dynastie. Ces vues étaient si justes que l'Autriche se trouva entraînée à nous suivre en Russie, même dans notre folie: à plus forte raison nous eût-elle suivis dans notre raison et dans notre droit. Ce fut encore cette alliance qui nous offrit obstinément à Dresde, après nos catastrophes de Russie, une paix acceptable et glorieuse sous la médiation autrichienne. M. de Metternich ne renonça à nous sauver que quand nous voulûmes obstinément nous perdre: il ne quitta Dresde que découragé par les injures personnelles de Napoléon.

Au congrès de Châtillon, et le Rhin franchi par sept cent mille hommes, M. de Metternich tentait encore de négocier pour qu'on offrît des conditions plus tolérables au vaincu de Leipsick (lisez les correspondances diplomatiques entre Napoléon et ses plénipotentiaires au congrès de Châtillon; elles sont écrites du champ de bataille; elles varient de la nuit au jour, selon la défaite ou la victoire). L'Autriche ne désespère de Napoléon que quand il s'abandonne lui-même au hasard, qui livre sa capitale aux alliés et sa dynastie à l'abdication.