XXIII
Or ces systèmes d'alliances sont-ils (comme on le dit si mal à propos) naturels, éternels, permanents entre les mêmes peuples?—Non! il faudrait pour cela que le monde fût immobile, et le monde change à tout instant. Il n'y a donc point de système d'alliance naturel et permanent pour un peuple; les alliances sont dépendantes des circonstances, des avantages, des dangers, des groupements de forces qui résultent pour les nations alliées de la situation des choses en Europe.
Prenons pour exemple la France, et, sans remonter trop haut et sans utilité dans le vague de l'histoire, examinons quel était le système de ses alliances avant la révolution, et quel système d'alliance lui serait réellement le plus profitable aujourd'hui, dans l'état tout différent où se trouve maintenant l'Europe. Nous allons scandaliser les faibles et dérouter les engouements et les préjugés populaires; n'importe: Vitam impendere vero! Ce ne sont pas les multitudes qui dictent les arrêts de la sagesse des nations; les diplomates ne sont pas la foule. Les conseils où les États méditent leur diplomatie se nomment des cabinets, pour indiquer le petit nombre, le recueillement, le silence, le secret dans lequel doit s'élaborer la diplomatie, ce mystère de la vie des peuples: Odi profanum vulgus et arceo.
XXIV
Le cardinal de Richelieu fut le Cromwell français de la nationalité, de la monarchie et de l'Église; le cardinal Mazarin fut le second Machiavel prêté à la France par l'Italie. Aussi doux qu'habile, ce ministre cacha une volonté virile sous des séductions féminines. C'est, selon moi, avant M. de Talleyrand, le plus grand diplomate des temps modernes.
Jusqu'à ces deux hommes d'État, et après eux longtemps encore, la diplomatie française ne fut que la résistance traditionnelle à la prépondérance de la maison d'Autriche, héritière, en Allemagne, en Espagne et dans les Pays-Bas, de la monarchie universelle de Charles-Quint. Les alliances très-secondaires de la France, même celle de Louis XIV avec Cromwell, ne furent que des positions prises en Angleterre, en Hollande, en Bavière, en Russie, en Suède, sur le Rhin, contre la domination autrichienne. C'était naturel: les effets, en diplomatie comme en mécanisme, subsistent longtemps après la cause; les traditions sont les idées de ceux qui n'en ont pas dans les négociations et dans les cabinets.
Pendant qu'on se prémunissait à Paris contre la maison d'Autriche, on ne s'apercevait pas que l'Angleterre s'inféodait l'univers insulaire et maritime, et affectait la monarchie universelle des flots, plus vaste trois fois que la monarchie universelle des continents. On ne s'apercevait pas que la Prusse rongeait, comme un champignon vénéneux, l'Allemagne du Nord, en s'alliant de génération en génération avec l'Angleterre, son soutien. On ne supposait pas que l'Espagne échappait elle-même à la maison d'Autriche, par déshérence et par adoption de la maison de Bourbon. On ne s'apercevait pas que le protestantisme, en s'étendant en Allemagne, y formait une ligue religieuse, la plus envenimée des ligues, contre l'Autriche, vieille catholique d'habitudes espagnoles sous Philippe II et le duc d'Albe; on ne s'apercevait pas, enfin, qu'un empire mystérieux et immense était né en Moscovie, grandissait en Orient et au Nord, et allait bientôt demander un espace proportionné à sa croissance en Pologne, dans la Turquie d'Europe et dans la haute Allemagne.
XXV
Le duc de Choiseul, celui qu'on appelait le cocher de l'Europe, était ministre presque absolu de Louis XV. C'était un homme léger de ton, étourdi d'allure; mais il avait du génie dans le coup d'œil, de la promptitude dans la conception, de la résolution dans la main.
Le duc de Choiseul fut le premier qui s'aperçut que le cabinet français s'obstinait, par routine, à combattre des fantômes évanouis, en combattant la maison d'Autriche, dont la monarchie universelle était ensevelie depuis longtemps dans le tombeau de Charles-Quint. Le grand Frédéric de Prusse, l'impératrice Catherine II de Russie, l'Angleterre, implacable quoique caressante, lui parurent avec raison bien autrement hostiles à la grandeur de la France que l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, veuve héroïque, à demi dépouillée de ses États, et défendant, par la main de ses fidèles Hongrois, son trône et l'héritage de ses enfants contre le démembrement de l'Allemagne.