—Eh bien alors, reprit avec un fol enjouement Léna, laisse sécher tes yeux au vent de mer et ne songeons plus qu'à faire des bouquets.»

En parlant ainsi, elle prit à deux mains la tête de la belle enfant, la posa de force à la renverse sur ses genoux, et, découvrant le front des tresses blondes qui tombaient sur les yeux de sa fille, elle lui tourna le visage vers le ciel bleu au-dessus de l'arbre, et vers la mer, plus bleue que le ciel; puis, agitant légèrement l'air avec son éventail de papier vert, elle étancha en riant les larmes de l'enfant avec le double vent de la mer et de l'éventail.

Thérésina, qui se trouvait bien sur cette couche de tendresse, ne cherchait pas à se relever; elle étendit un de ses bras à demi nu sous sa tête, comme pour se faire un oreiller; elle passa l'autre autour du cou de sa jeune mère comme pour s'y suspendre ou pour attirer vers le sien le visage de la comtesse. Leurs longs cheveux, presque pareils et d'une égale souplesse, se confondaient pour les voiler à demi; elles restèrent ainsi, moitié riantes, moitié attendries, laissant sortir deux visages d'une seule chevelure, comme deux roses sous une seule feuille.

Je ne savais en vérité laquelle admirer davantage des deux:

Thérésina, qui n'avait encore de formé que le corps, égalait Léna de taille et de stature; mais elle était loin de l'égaler encore en charme et en maturité de physionomie. Léna, qui était encore dans la fleur de la seconde jeunesse, quoique ayant porté déjà ce fruit de printemps, dans cette enfant, aurait pu lutter de candeur et de fraîcheur avec Thérésina; en sorte que la fille, par sa précocité, atteignait la mère, et que la mère, par sa lenteur à prendre les années, attendait la fille pour ne former, pour ainsi dire, à elles deux qu'une image de ravissante beauté, répétée dans deux visages, et pour enivrer deux fois le regard.

Elles continuèrent à jouer ainsi l'une avec l'autre devant moi, comme une jeune brebis avec son agneau devant un enfant qui les contemple. Leurs légers éclats de rire retentissaient sous la forêt.

Quant à moi, je ne riais plus: j'admirais, et je n'aurais demandé qu'à adorer, sans bien savoir si j'aurais adoré la mère plus que la fille ou la fille plus que la mère, tant ces deux charmes étaient inséparables et confondus.

Ce sont là de ces soirées qu'on n'oublie plus, et qui fixent dans la pensée l'heure où l'on a lu pour la première fois un livre désormais incorporé à nos souvenirs. Est-ce le livre, est-ce la scène, est-ce la personne, qui s'incruste ainsi dans notre âme, de manière à en faire partie éternellement? Je crois que le livre ne serait pas si identifié à nous, sans la personne et sans le site; et que le site et la personne ne seraient pas si fascinateurs sur notre souvenir, sans le livre. Il y a des sites, des heures de la vie, des personnes, des lectures, qui se complètent les uns les autres par une certaine consonnance de nos sens avec notre âme; de telle sorte que, quand on pense au livre, on revoit la personne et le site, et que, quand on revoit dans sa pensée la personne ou le site, on croit relire le livre. Ainsi, dans cette circonstance de ma vie poétique, la belle villa des collines euganéennes, les bois de lauriers sous nos pieds au penchant de la pelouse, le pin murmurant sur nos têtes, la mer Adriatique à l'horizon, le tintement du petit jet d'eau des terrasses qui venait jusqu'à nous sur les tièdes bouffées du vent du soir, ces deux charmantes figures de femme, l'une dans le septembre encore fleuri, l'autre dans l'avril à peine fleurissant de leurs années; cette tendresse égale, mais diverse, qui se peignait dans leurs yeux bleus en se regardant avec leur jeune amour, l'un de mère, l'autre de fille; le groupe enchanteur qu'elles formaient sans y penser en folâtrant ensemble dans des attitudes langoureuses ou enfantines, sous mes yeux; les joyeux éclats de rire innocents qui retentissaient dans leurs jeux, entre leurs dents sonores, tout cela me faisait une telle illusion et se confondait tellement dans mes yeux et dans mon imagination avec les stances de l'Arioste, encore vibrantes à mes oreilles, qu'il me semblait voir en réalité une Ginevra dans la mère, une Angélique dans la fille, et que, si on m'avait demandé: Êtes-vous dans le poëme? êtes-vous sur la terre? je n'aurais su que répondre, tant le poëme et la terre se ressemblaient dans ces doux moments!

Ô souvenir! puissance mystérieuse qui se réveille et qui s'attendrit en moi après tant d'années, comme par un contact électrique, chaque fois que j'ouvre un volume poudreux de l'Arioste dans ma solitude! comment êtes-vous resté vivant et immortel, et comme adhérent à ces vieilles pages jaunies, où je vous retrouve comme une fleur entre deux feuillets?

Hélas! je vous retrouve pour pleurer: car, peu de jours après que j'eus quitté les collines euganéennes pour retraverser les Alpes, une maladie rapide comme celles des enfants, un vent glacé, tombant des Alpes sur la villa, emporta Thérésina au séjour des plus beaux fantômes, et il y a peu de jours qu'une lettre d'un inconnu, à cachet noir, m'apprit la mort de la comtesse Léna, qui s'était souvenue jusqu'au tombeau de nos belles jeunesses. La mémoire est un vase où la vie s'égoutte, et qui se remplit de larmes secrètes jusqu'à ce qu'il déborde dans l'abîme de l'éternité.