«Vous voyez, dit-il à la comtesse Léna, que l'épisode n'a rien perdu de son charme par les cinq ou six stances, non licencieuses, mais un peu étourdies, que j'ai retranchées. Et maintenant que le livre est fermé, que pensez-vous du chant de Ginevra et du génie d'Arioste?

—Je pense, dit la comtesse Léna, que, si l'Arioste avait écrit beaucoup de chants comme celui-là, il ne serait pas seulement l'Arioste, il serait tout à la fois l'Arioste et le Tasse. Quel homme, à qui le sentiment sied aussi bien que le badinage! Ah! pourquoi badine-t-il trop souvent et ne s'est-il pas complu davantage à nous faire rêver et pleurer, lui qui a le don des douces larmes autant que celui du fou rire?

—Vous oubliez, belle Léna, dit gravement le professeur, qu'alors il ne serait plus l'Arioste, car le caractère de son génie est précisément de nager entre deux eaux, comme on dit en français, d'être un poëte amphibie, si vous aimez mieux, et de passer du rire aux larmes ou de l'esprit au cœur, comme le parfait musicien passe d'une gamme à l'autre sur le même instrument: c'est le caractère du souverain artiste.—C'est vrai, répondit Léna, il serait moins artiste peut-être ainsi, mais il serait plus homme et par cela même plus pathétique; et tenez, voulez-vous que je vous dise pourquoi son chant de Ginevra nous touche et nous ravit plus que toutes les amusantes folies que nous avons lues jusque-là? C'est qu'il y est plus homme, plus lui-même, plus sensible que dans le reste du livre. Et voulez-vous que je vous dise plus? C'est qu'à mon sens, il a écrit ce chant sous l'influence vive et personnelle de l'amour malheureux qu'il éprouvait pour une autre Ginevra. Car remarquez qu'il a donné à son héroïne le nom de la tendre veuve de Florence, dont il fut l'adorateur pendant son âge mûr et jusque dans ses jours avancés. Ce nom l'a inspiré, c'est l'amour qui a tenu sa plume ici, ce n'est plus seulement sa belle imagination. Et voulez-vous que j'achève toute ma pensée? Je soupçonne que la belle veuve florentine, sa Ginevra à lui, avait été, comme celle d'Écosse, la victime de quelque calomnie féminine où les apparences étaient contre elle, et où l'Arioste avait fait triompher son innocence. Car Ariodant, c'est évidemment l'Arioste; le poëte n'a pu trouver que dans son cœur ce magnanime dévouement ignoré même de celle pour laquelle on se dévoue, et qui ne demande sa récompense qu'au mystère et à sa conscience d'amant. Les poëtes, selon moi, portent le modèle de leur héros en eux-mêmes; ils ne peignent jamais bien que ce qu'ils ont eux-mêmes éprouvé. Cette Ginevra florentine devait être adorable en effet, puisqu'elle a pu inspirer à son amant un des plus beaux chants qui soit dans la mémoire des hommes. Ah! vous aurez beau faire, ajouta-t-elle en souriant, vous ne ferez jamais rien de sublime ou de charmant qu'en pensant à Dieu là-haut ou aux femmes ici-bas.»

Le professeur et le chanoine lui-même convinrent qu'elle avait raison. «Et vous, signor Alfonso, me dit à son tour la belle Léna, qu'est-ce que vous pensez de ce chant de Ginevra? Je ne le demande pas à Thérésina: son cœur a compris, puisqu'elle a pleuré; mais elle ne sait pas encore pourquoi elle pleure. Ce sont les belles larmes, ajouta-t-elle encore en badinant et en passant, pour les étancher, un flocon de ses beaux cheveux blonds et souples sur les yeux humides de Thérésina.

—Je pense, dis-je alors modestement et en regardant avec timidité le professeur, le chanoine et Léna, je pense qu'il n'y a dans aucun poëme connu un épisode plus amoureux, plus chevaleresque et plus dramatique que le chant de Ginevra. L'Arioste a inventé là aussi beau que nature; l'invention poétique ne va pas plus loin, et tout est naturel dans ce merveilleux: c'est le merveilleux du cœur ici; ce n'est pas le merveilleux de la fable ou de la féerie. Aussi ce chant de Ginevra, transformé en drame, serait-il aussi pathétique sur la scène qu'il est charmant à lire dans ce jardin. Une fille de roi, aimée d'un paladin de la cour de son père; une amitié tendre entre cette princesse et sa suivante, devenue en grandissant avec elle son amie; la séduction de cette Olinde par un débauché qui abuse de son innocence, cette ruse infernale de l'échange des vêtements sur le balcon, qui donne l'apparence du crime à l'innocence endormie; le désespoir de ce fidèle amant, témoin de la fausse infidélité de celle qu'il respecte et qu'il adore, le silence qu'il s'impose, et la mort qu'il essaye de se donner pour ne pas flétrir celle qui lui perce le cœur; ce Renaud, étranger à tous ces intérêts d'innocence, d'amour ou de crime, qui vient, par le pieux culte de la femme et de la justice, se jeter l'épée à la main dans cette mêlée comme la Providence; ce vieux roi, qui pleure sa fille et qui la livre à sa condamnation à mort par respect pour les mœurs féroces de son peuple; cet Ariodant, qui se revêt chez l'ermite de son armure de deuil, et qui va combattre masqué contre son propre frère pour le salut de celle dont le crime apparent le fait mourir deux fois; ce repentir et cette confidence de la suivante Olinde dans la forêt, retrouvée comme la vérité au fond du sépulcre; ce Renaud, qui interrompt heureusement le combat fratricide entre Ariodant et Lurcin, qui tue Polinesso et qui lui arrache la confession de l'amour de Ginevra; ces deux amants qui se retrouvent, l'une dans son innocence, l'autre dans son dévouement, et qui s'unissent dans les bras du vieux roi aux acclamations du peuple! J'avoue que je ne connais rien au delà de cette conception de l'Arioste. Quel sujet de tragédie sous la main de Shakspeare! Quel pendant de Roméo et Juliette! Et comment Shakspeare l'a-t-il méconnu ou l'a-t-il oublié? et comment un poëte tragique moderne ne s'en empare-t-il pas pour faire trembler, frémir, applaudir tout un peuple?...

—Je vous arrête, jeune homme, me dit le professeur; vous oubliez qu'un poëte de votre propre pays l'a fait. Ce poëte, c'est Voltaire; Voltaire, l'adorateur et souvent le plagiaire heureux ou malheureux de l'Arioste. Sa tragédie de Tancrède n'est au fond que l'épisode de Ginevra, sous un autre nom. La magnifique invention du sujet, qui appartient tout à l'Arioste, a donné à cette tragédie de Voltaire un effet théâtral immense: mais Voltaire fait déclamer pompeusement la passion dans sa tragédie, et Arioste la fait chanter, raconter et pleurer comme la nature; il n'y a pas un homme de goût, dans aucun pays, qui puisse comparer de bonne foi les vers sonores et faibles de la tragédie avec les stances simples et pleines du poëme. Ajoutons, à l'honneur de Voltaire, qu'il reconnaissait le premier l'inaccessible supériorité de son modèle. C'est que Voltaire écrivait en grand artiste, et qu'Arioste chantait l'amour en grand amoureux.

—Amoureux ou non, c'est un grand amuseur, dit le chanoine.—Amuseur, oui, dit la comtesse, mais dans le chant de Ginevra il est bien plus....—Tu veux dire, maman, que c'est un grand enchanteur, ajouta vivement Thérésina. Jamais aucun des livres que tu m'as laissé lire jusqu'ici ne m'a fait paraître l'heure plus courte, ne m'a fait tant frémir, tant pleurer, et ne m'a tant consolée aussi par la belle aventure qui fait éclater l'innocence de Ginevra et qui récompense la générosité d'Ariodant! Oh! quand me laisseras-tu lire seule et à ma satiété toutes ces belles aventures! Maman, est-ce qu'il y a beaucoup d'Ariodant, beaucoup de Renaud et beaucoup de Ginevra dans le vrai monde?

—Ce livre en est tout plein, Mademoiselle, dit le professeur; mais en voilà assez pour aujourd'hui. Le soleil baisse, le livre nous a fait oublier l'heure de la promenade en voiture; notre esprit s'est promené sur des sites et sur des scènes plus enchantés encore que ceux de ces belles collines et de cette belle mer. Il faut vous laisser ces charmants bocages et ces charmants fantômes dans l'imagination pour enchanter cette nuit vos rêves de quinze ans!»

Le professeur ferma le livre et alla le renfermer à clef dans la bibliothèque. Le chanoine nous quitta tout pensif pour aller dire ses vêpres dans la longue allée de lauriers; la comtesse fit dételer les chevaux et descendit avec sa fille et moi de la terrasse vers une pente d'herbes en fleurs d'où l'on voyait plus librement la mer Adriatique traversée çà et là de quelques voiles latines blanches ou peintes en ocre, semblables à des oiseaux à divers plumages. Un vaste pin d'Italie, qu'on appelle pin-parasol, s'élevait solitaire au milieu de cette pelouse; sa tige rugueuse, sur laquelle on entendait courir les lézards et bourdonner les mouches à miel qui aimaient le suintement sucré de sa résine, s'élevait de cent palmes avant d'ouvrir ses grands bras pour porter le ciel comme une cariatide végétale. Le jour, il faisait une large tache d'ombre sur la colline; le soir, il rendait, en frissonnant au vent de mer, des frissons mélodieux qui faisaient chanter l'âme à l'unisson de ses branches dans la poitrine. Nous nous assîmes tous trois sur ses racines veloutées par les nombreux duvets de ses feuilles qui tombent tout l'été des rameaux: les deux femmes, adossées à l'arbre, et moi, un peu plus bas à leurs pieds. Je vivrais cent mille ans, que le groupe charmant que je contemplais en élevant mes yeux vers l'arbre ne s'effacerait pas de ma mémoire.

La lecture de Ginevra avait laissé une légère teinte de gravité douce sur le visage de la comtesse Léna, et quelques folles larmes sur le fond d'azur des yeux de Thérésina. «Allons, allons, dit la mère à la fille, tout cela n'est que songe, folie, badinage d'esprit; ne vas-tu pas te faire du chagrin pour cette Ginevra imaginaire et pour cet Ariodant fantastique? Si tu prends ainsi ces fantaisies de cœur, je ne te laisserai plus assister à la lecture après la sieste.—Oh! maman, maman, ne me fais pas cette menace, répondit la jeune fille en joignant les mains, puis en les passant au cou de sa mère et en lui fermant la bouche par un long baiser!