«Il trempe alors dans l'eau claire et glacée ses lèvres sèches, et il agite l'eau courante avec ses mains pour faire évaporer l'ardeur de ses veines, etc...»
La forêt enchantée du Tasse, imitée de cette aventure de l'Arioste et d'abord imitée de Virgile, se rencontre merveilleusement racontée ici pour la première fois en italien moderne. La branche d'un myrte auquel Roger a attaché par la bride l'hippogriffe, et dont le cheval cherche à se dégager, pousse une plainte humaine; l'écorce sue de douleur et de honte comme une peau humaine. Ce myrte prend une voix: il raconte à Roger qu'il est Astolphe, autre paladin, cousin de Roland, et qu'il a été transformé en myrte par les enchantements de la magicienne Alcine. Alcine est une copie des sirènes antiques. Astolphe raconte la puissance et les merveilles de ses enchantements: après l'avoir aimé deux mois, Alcine se dégoûte de lui par un nouveau caprice; pour se débarrasser de lui, elle l'a changé en arbre dans cette forêt, toute peuplée de ses amants, métamorphosés comme lui.
Roger déplore le sort d'Astolphe, parce que Astolphe est cousin de cette Bradamante qu'il adore. Il a l'imprudence, à travers mille aventures, d'entrer dans le palais d'Alcine pour y tenter la délivrance d'Astolphe. Cette témérité le perd: il est fasciné lui-même par la beauté surhumaine de la magicienne. La description de cette beauté égale ou surpasse tout ce que l'Albane ou le Corrége ont de plus suave et de plus velouté dans le pinceau. La peinture de leurs amours doit être aussi vive, car le chanoine avait mis le sinet sur cinq ou six stances. L'Arioste n'y avilit pas la poésie jusqu'au libertinage, mais il l'amollit jusqu'à la volupté; le feu de sa jeunesse coule dans ses stances.
Pendant cet oubli fatal de Roger dans les jardins d'Alcine, sa vertueuse amante Bradamante s'informe partout de lui; elle s'évanouit de douleur et de jalousie en apprenant qu'il est dans les bras d'Alcine. Mélisse porte à Roger l'anneau qui fait disparaître tous les enchantements de la magie; dès que Roger a passé à son doigt l'anneau, Alcine lui apparaît sous sa forme hideuse d'une vieille magicienne, faisant horreur et dégoût. Il se revêt de ses armes, monte Rubicon, le cheval d'Astolphe, et s'évade du palais.
II
Ici on perd de vue Roger. On revient à Angélique, l'amante de Roland. Elle est jetée par une suite de prodiges dans une île déserte; des corsaires l'enlèvent; elle est condamnée à être dévorée par un monstre marin. Roland, qui est occupé au siége de Paris, près de son oncle Charlemagne, gémit nuit et jour sur la destinée inconnue d'Angélique. Un songe l'avertit confusément des périls qu'elle court; il s'évade du camp, couvert d'une armure noire, pour la chercher dans tout l'univers. Charlemagne, indigné de ce lâche amour qui fait déserter l'armée à son neveu, envoie à sa poursuite Brandimont, ami de Roland. Brandimont est suivi par Fiordalisa, sa maîtresse, qui le poursuit à son tour de contrée en contrée. Cette chasse aux amants et aux maîtresses à travers le monde est une des conceptions héroï-comiques les plus habituelles à l'Arioste dans son poëme.
Roland, en courant après Angélique, traverse la Hollande; il y accomplit des exploits fabuleux en faveur de la belle Olympe, à laquelle il rend un trône. Instruit qu'Angélique va être dévorée par le monstre marin dans l'île d'Ébude, une des îles de la Zélande, il s'embarque pour cette île; mais il est prévenu par Roger. Roger a recouvré l'hippogriffe, ce Pégase de la chevalerie; il fend les airs sur ce coursier; il arrive à la plage de la mer où Angélique, enchaînée nue au rocher, attend le monstre marin qui va la dévorer. La description de la chaste nudité d'Angélique rappelle les plus belles statues de Vénus, vêtues de leur seule pudeur, et qui n'inspirent qu'une admiration aussi chaste que le marbre dont elles sont formées. «Ses larmes seules, dit le poëte, baignant les roses et les lis de son beau corps, attestaient qu'elle était animée.» Roger, à l'aspect de ces yeux éplorés, se souvient de sa chère Bradamante; son coursier replie ses ailes; Roger parle avec une respectueuse compassion, mêlée d'une galanterie chevaleresque, à Angélique: «Ô beauté céleste, faite pour porter seulement les fers avec lesquels l'amour mène ceux qu'il a enchaînés! quel est le misérable qui a pu flétrir de l'empreinte livide de ces anneaux de fer l'ivoire de ces bras et de ces mains?»
Angélique se colore à ces mots d'une couleur pudique; elle aurait couvert son visage rougissant de ses mains, si elles n'étaient rivées au dur rocher par des anneaux de fer; mais ses larmes, qui au moins pouvaient couler librement, tombèrent de ses yeux et voilèrent son visage, qu'elle s'efforça de cacher en le baissant sur sa poitrine. Elle commençait à chercher pour répondre des paroles entrecoupées à travers ses sanglots, mais elle ne put achever... Le monstre s'avançait à grand bruit des flots sur la mer, etc., etc.
Roger le foudroie en découvrant son écu magique, qui a la puissance d'éblouir et d'atterrer tout ce qui est frappé de son éclat; profitant de l'éblouissement du monstre engourdi, Roger déchaîne Angélique, la fait monter en croupe sur l'hippogriffe, part à travers les airs et ne peut s'empêcher de se retourner souvent pour admirer trop amoureusement celle qu'il a sauvée. Il fait abattre l'hippogriffe dans une clairière des forêts de chênes de la Bretagne française, prend Angélique dans ses bras et la dépose mollement sur l'herbe.
Angélique, exposée à d'autres dangers que ceux auxquels elle vient d'échapper, aperçoit heureusement au doigt de Roger l'anneau enchanté qui lui a été ravi jadis à elle-même. Cet anneau a la vertu de faire disparaître celui qui le met dans sa bouche. Elle le fait glisser subrepticement du doigt de Roger, distrait par son amour; elle le porte à ses lèvres, et elle s'évanouit aux regards pétrifiés du chevalier. Il parcourt à tâtons le bocage, croyant ressaisir la fugitive; il n'embrasse que l'air: Angélique était déjà loin de lui. Roger veut remonter au moins son cheval; mais l'hippogriffe a profité de sa liberté pour s'envoler on ne sait où. Ainsi, par cette fatale et coupable distraction, Roger a perdu à la fois son cheval, son anneau et sa maîtresse.