La description de l'asile qu'Angélique trouve chez un pasteur du voisinage est égale ou supérieure à la même scène décrite par le Tasse, quand Herminie se réfugie chez les bergers. On voit combien ces poëtes s'enviaient les uns aux autres ces poétiques inventions. Mais l'Arioste est le premier, et son tableau surpasse en sérénité et en fraîcheur toutes les pastorales du temps. Nous allons vous en traduire quelques stances; elles sont du nombre de celles que Thérésina elle-même pouvait entendre sans que la délicate pudeur de sa mère s'en alarmât pour son enfant.
III
«Là habitait un vieux pasteur, qui gardait un grand troupeau de cavales; les juments et leurs petits paissaient çà et là, dans la vallée, les herbes tendres à l'entour des frais ruisseaux. Il y avait de distance en distance, autour de la cabane, des abris en planches où elles se réfugiaient contre les ardeurs du milieu du jour. Angélique chercha en ce moment un refuge contre sa nudité dans un de ces hangars, et y resta longtemps sans être aperçue de personne.
«Et vers l'heure du soir, après qu'elle se fut rafraîchie et qu'elle se sentit suffisamment reposée, elle s'enveloppa de quelques vieux et rudes haillons abandonnés dans cette hutte, vêtements trop contrastants avec les étoffes de luxe, vertes, jaunes, perses, bleues et pourpres, qui la paraient ordinairement; mais, quelle que fût leur sordidité, des habits si humbles ne pouvaient déguiser ni la beauté ni la noblesse de la jeune fille.
«Qu'on cesse de parler de Phyllis, de Néère, d'Amaryllis, ou de la fugitive Galatée, dont la beauté ne put jamais rivaliser avec tant de charme, etc., etc.»
Elle choisit dans le troupeau la plus rapide des juments et songe à reprendre la route de l'Orient.
Le poëte ici l'abandonne; il revient à Roland dont il chante de nouveaux exploits de chevalier en faveur des dames. Roland trouve Isabelle enchaînée dans une caverne par des brigands; il les assomme. Elle lui raconte ses peines; l'histoire est naïve autant que pathétique:
«Je suis Isabelle, fille de l'infortuné roi de Gallicie, ou plutôt je fus fille de ce roi, car je ne suis plus maintenant que fille de la douleur, de l'infortune et des larmes! Ce fut la faute de l'amour!... Je vivais heureuse de mon sort, aimée, jeune, riche, honnête et belle; je suis maintenant avilie, misérable, malheureuse... Mon père allait assister à quelque tournoi dans la ville de Bayonne; parmi les chevaliers qui venaient pour y figurer, soit qu'Amour me le fît ainsi apparaître, soit que sa valeur éclatât d'elle-même en lui, le seul Zerbin me sembla digne de louange; c'était le fils du grand roi d'Écosse,
«Pour lequel, après qu'il eut donné dans la lice des preuves merveilleuses de sa chevalerie, je me sentis prise d'amour, et je ne m'aperçus que trop tard que je n'étais plus à moi-même; et, malgré tout ce que je souffre pour lui, je ne puis m'arracher de l'esprit que je n'avais pas mal placé mon cœur, mais que je l'avais donné au plus digne et au plus beau des paladins qui soit sur la terre.»
Elle raconte comment ils s'aimèrent. «Puis, hélas! dit-elle, après les grandes fêtes qui suivirent les combats, mon cher Zerbin retourna en Écosse; je restai seule, pensant à lui le jour et la nuit. Je ne doute pas qu'il ne cherchât de son côté les moyens de s'unir à moi; mais la différence de nos religions, puisqu'il est chrétien et moi sarrasine, l'empêchait de m'obtenir de mon père. Il songea à m'enlever, en abordant, au moyen d'un navire, sur la plage d'un beau jardin que mon père avait au bord de la mer.»