Complice de cet enlèvement, Isabelle fuit à toutes voiles de sa terre natale. «Avec quelle joie, s'écrie-t-elle, je ne puis le dire, espérant avant peu jouir de mon amour avec mon Zerbin.» Une tempête les jette sur un rivage inhabité. Zerbin s'éloigne afin d'aller chercher des chevaux pour Isabelle à la Rochelle. Pendant son absence, un des deux amis qu'il a laissés auprès d'Isabelle s'éprend d'un perfide amour pour elle. Odorie, c'est le nom de ce traître, veut entraîner dans son crime son compagnon Coribe; celui-ci résiste. Les deux gardiens d'Isabelle se livrent un combat acharné: l'un pour la défendre, l'autre pour la ravir à Zerbin. Pendant le combat, elle prend la fuite; Odorie abandonne le combat, la poursuit, l'atteint, veut lui faire violence; elle pousse des cris qui sont entendus par une bande de brigands, qui la retiennent captive depuis neuf mois dans cette caverne pour la vendre ensuite aux pirates de la côte.

Roland la console et l'emmène avec lui.

Le lecteur, incertain du sort d'Isabelle, de Zerbin, de Bradamante, de Roger, d'Angélique, est transporté au siége de Paris. Ce siége est raconté dans deux chants héroïques, en stances dignes d'Homère au siége de Troie, du Tasse au siége de Jérusalem. La guerre n'inspira jamais mieux aucun barde; le sang coule de la plume d'Arioste avec autant de verve que l'amour et la plaisanterie.

Les aventures héroï-comiques de Griffon, qui poursuit une maîtresse infidèle en Palestine, diversifient heureusement ces longs combats. La comédie n'a rien de plus plaisant que les tours perfides joués à Griffon par sa maîtresse, et par son lâche mais spirituel rival, à Damas. Ce rival est un Scapin chevaleresque, et la maîtresse de Griffon est une Colombine, qui transportent dans un poëme épique les scènes grotesques du théâtre italien. Arioste siffle comme il chante: c'est Molière et Homère dans le même homme. Au dix-huitième chant il égale Virgile en tendresse, dans l'admirable épisode de Nisus et Euryale. Arrêtons-nous pour pleurer avec lui sur l'héroïsme de l'amitié entre Médor et Cloridan.

Une grande bataille a été livrée entre Charlemagne et les Sarrasins; ceux-ci ont perdu leurs principaux combattants. Dardinel, leur roi, a été tué par Renaud; son corps est resté sur le champ de bataille. Pour aller relever le cadavre de Dardinel du champ de bataille, il faut traverser le camp de Charlemagne; il est nuit. Écoutez l'Arioste:

«Deux jeunes Sarrasins, entre autres, veillaient dans le camp; tous deux d'origine obscure, nés dans la Ptolémaïde, desquels l'aventure, comme un rare exemple d'attachement, mérite d'être racontée. Ils se nommaient Cloridan et Médor; dans la bonne fortune comme dans la mauvaise, ils avaient aimé également leur prince Dardinel, et maintenant ils avaient passé la mer pour venir combattre en France avec lui.

«Cloridan, intrépide chasseur toute sa vie, était de robuste stature et d'une rare légèreté à la course; Médor, à la fleur de ses années, avait encore les joues colorées, blanches et fraîches de l'adolescence, les yeux noirs, les cheveux dorés et bouclés; il ressemblait à un ange du chœur le plus élevé du ciel.

«Ils étaient ensemble sur les remparts à regarder, en soupirant, le ciel de leurs yeux chargés de sommeil; Médor, dans toutes les paroles qui lui échappaient, ne pouvait s'empêcher de se rappeler sans cesse son maître et son seigneur Dardinel d'Almonte, et de pleurer en pensant que ses restes allaient rester sans sépulture sur la terre. Se retournant vers son camarade: «Ô Cloridan, lui dit-il, je ne puis te dire combien le cœur me fend de ce que mon maître gît ainsi sur la terre nue, exposé à devenir la proie des loups et des corbeaux, lui qui fut toujours pour moi si tendre et si généreux: il me semble que, quand je donnerais ma vie pour préserver son corps de cet outrage, ce ne serait pas encore assez pour payer tout ce que je lui dois d'affection et de reconnaissance.

«Je suis décidé à aller, pour qu'il ne reste pas sans sépulture, le chercher et le retrouver sur le champ de bataille, et peut-être Dieu permettra-t-il que je traverse inaperçu le camp endormi de Charlemagne. Toi, demeure ici, afin que, s'il est écrit dans le ciel que je doive mourir, tu puisses raconter ma mort...»

«Cloridan reste confondu que tant de courage, tant d'amour, tant de fidélité, se révèlent dans un enfant. Il s'efforce, tant il lui porte de tendresse, de le faire renoncer à cette entreprise; mais Médor était déterminé ou à mourir ou à recouvrir d'un peu de terre la tombe de son seigneur. Voyant que rien ne peut ni fléchir ni effrayer Médor, Cloridan lui répond: «Eh bien! j'irai aussi, car quelle joie me resterait-il sur la terre, ô mon cher Médor, si j'y restais sans toi? Il vaut mille fois mieux mourir les armes à la main avec toi, que de mourir de mon chagrin si tu étais enlevé à mon amitié!»