Ils traversent heureusement dans la nuit le camp ennemi.
Pendant que Médor cherche parmi les cadavres le corps de son maître, Cloridan se charge de lui ouvrir une large voie pour le retour à travers le camp ennemi. Il fond sur les chrétiens assoupis, il immole une foule de guerriers, choisissant les plus illustres. Le poëte décrit en traits sanglants et pathétiques leurs divers trépas. Une stance attendrie décrit la mort d'un duc d'Albret, surpris dans son sommeil, avec son épouse qui l'accompagnait à la guerre. L'Arioste, dans cette stance digne de Pétrarque ou du poëte de Françoise de Rimini, laisse échapper de son cœur un cri de pitié ou d'envie qui révèle toute une âme amoureuse de Virgile:
«Cloridan était parvenu jusqu'à la tente où le duc d'Albret dormait dans les bras de sa femme, tellement rapprochés l'un de l'autre que l'air lui-même n'aurait pas pu passer entre eux. Médor leur tranche les deux têtes à la fois d'un seul coup! Ô heureuse mort! ô destinée si douce, qu'unis comme l'étaient leurs corps, je ne doute pas que leurs âmes, également enlacées, s'en allèrent ensemble au même ciel!»
Médor, distrait de ce carnage par l'impatience de retrouver le corps de son roi, adresse une invocation ardente à la lune pour qu'elle lui découvre enfin le cadavre. La lune l'exauce, le nuage qui la couvrait se dissipe; Médor court en pleurant à l'endroit où gît Dardinel; il le reconnaît à ses armes, il s'agenouille, il baigne son visage inanimé de ses larmes amères, dont un double ruisseau coulait sous ses cils; son attitude était si pieuse, ses gémissements si tendres, que les vents eux-mêmes se seraient arrêtés pour les entendre.
Il les réprime toutefois, non pas par crainte d'être entendu des ennemis et par aucun soin de sa propre vie, dont il lui serait plus doux d'être délivré, mais par peur qu'on ne l'empêche d'accomplir l'œuvre pieuse pour laquelle il s'est dévoué. Les deux jeunes guerriers chargent le cadavre sur leurs épaules, afin d'en partager ainsi le poids.
Ils marchaient en silence sous ce fardeau sacré, et déjà les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel, l'ombre à s'éclaircir sur la terre, quand ils rencontrent Zerbin, qui rentrait au camp des chrétiens après avoir employé le commencement de la nuit à la poursuite des Sarrasins... Cloridan, à l'aspect de Zerbin et de son groupe de guerriers, supplie Médor d'abandonner sa charge, lui représentant qu'il serait trop insensé de perdre deux vivants pour sauver un mort.
En parlant ainsi, Cloridan jette son fardeau à terre, pensant que Médor va en faire autant; mais cet enfant, qui aimait son maître mort plus que sa vie, le recharge seul sur ses épaules. Son ami, croyant qu'il est suivi par Médor, fuyait à toute course; car, s'il avait su qu'il l'abandonnait ainsi à son sort, il aurait affronté mille morts au lieu d'une.
Les cavaliers de Zerbin les enveloppent, mais un bois ténébreux offre un asile impénétrable aux deux amis; ils s'y jettent, on les suit. Cloridan est tué en voulant secourir Médor. Médor, toujours le corps de Dardinel dans ses bras, cherche à ravir cette chère dépouille aux ennemis en se dérobant derrière les arbres, pareil à une ourse qui défend ses petits. À la fin, Médor est vaincu. Médor, blessé, est relevé de terre par ses beaux cheveux blonds. Zerbin le couche sur l'herbe, en attendant qu'il revienne étancher généreusement le sang de sa blessure; il s'éloigne un moment pour punir le féroce soldat qui a frappé cet enfant. Pendant cette absence du magnanime Zerbin, une jeune fille, d'un aspect royal et d'un visage éclatant de beauté, s'approche de Médor; ses humbles vêtements sont ceux d'une bergère, mais l'élégance de sa démarche et la délicatesse de ses traits la trahissent...
C'est Angélique, l'amante ingrate de Roland, la superbe fille du roi des Indes. Depuis qu'elle avait recouvré son anneau enlevé au doigt de Roger, elle voyageait seule et sans crainte, sûre de se rendre invisible à volonté. L'amour qu'elle avait si longtemps bravé l'attendait dans ce bocage.
Il n'y a rien d'égal à cette scène de pitié, d'admiration et d'amour naissant entre Angélique et Médor, dans aucun poëme, excepté peut-être le chant d'Haïdée dans lord Byron. Mais Haïdée est évidemment calquée sur Angélique. Or la gloire doit remonter toujours de l'imitateur au modèle. Écoutez quelques stances de ce chant des vrais amants. Le souvenir de la passion malheureuse de Roland pour Angélique y mêle au charme de la scène on ne sait quel grain de sel comique qui ajoute encore, s'il se peut, à la délicieuse saveur du sujet. C'est l'ombre du satyre portée sur le corps de Galatée dans un tableau du Titien.