Après qu'Angélique a compati par tous ses sens et par toute son âme à la beauté, à la blessure et au généreux dévouement de Médor, elle remonte sur son coursier pour aller chercher dans les prés voisins les simples dont elle connaît la vertu, afin de panser la blessure du jeune Sarrasin. Elle rencontre un vieux pasteur qui doit l'assister dans son pansement. Lisons: nous ne lirons rien de plus frais dans aucun poëte, à moins de remonter au poëme unique, mais en prose grecque, de Daphnis et Chloé.

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IV

Mais le jour même où nous devions continuer la lecture des amours d'Angélique et de Médor, nous quittâmes avec regret la villa des collines euganéennes. Une grande fête religieuse d'été, fête pour laquelle les seigneurs italiens reviennent toujours à la ville, força la comtesse Léna à rentrer pour quelques semaines dans son palais de Venise. Le chanoine, le professeur et moi, nous fûmes de la partie.

J'aurais dû naturellement profiter de ce déplacement de la comtesse Léna et de sa maison pour continuer mon voyage vers Rome, par Pezaro et le littoral de l'Adriatique; mais je ne sais quel sortilége ou quel enchantement, tout semblable aux sortiléges et aux enchantements de l'Arioste, ne me laissa même pas délibérer. Je suivis Léna et Thérésina comme si j'avais fait partie de la maison, sans savoir au juste si la magie qui m'entraînait résidait pour moi dans la mère ou dans la fille. Le charme dont je ne me rendais pas compte était le même, quoique différent. Ce tourbillon de beauté, de grâce, de bonté, de familiarité charmante dans lequel j'avais vécu quelques semaines à la villa, m'enlevait sans résistance de ma part, sans effort de la part de Léna, comme une feuille de ses jardins enlevée sous ses pas par le vent de mer.

Son palais de Venise, baigné jusqu'au vestibule par le grand canal, était trop vaste pour la fortune de la comtesse. On y sentait le vide des temps disparus. Le portique, assez vaste pour contenir une foule de clients; l'escalier de marbre blanc à rampes moulées; la salle des gardes, presque aussi longue et aussi large que le palais lui-même; la tribune haute qui régnait sous les corniches; les fresques poudreuses qui décoraient le sombre plafond; les statues de nobles Vénitiens sous leur armure, qui contemplaient les passants du fond de leurs niches autour de la salle; le parvis négligé et humide de cette salle; les volées de colombes qui s'y abattaient librement par les fenêtres ouvertes; le vent de mer qui faisait tinter ces vitres, mal attachées aux châssis de plomb; enfin le léger et mélancolique clapotement des petites vagues du canal contre les marches extérieures de l'escalier: tout cela donnait au palais de Léna une apparence et comme une odeur de sépulcre, qui imposait à tous les sens une certaine langueur molle, le caractère de la ville et des habitants. Il ne fallait rien moins que tant de jeunesse, de vie et de beauté dans les hôtesses de ce palais, pour qu'un tel séjour n'assombrît pas notre société de plaisir. Mais la jeunesse et la beauté rajeunissent et embellissent jusqu'aux ruines: les fleurs les plus odorantes que le pèlerin cueille, pour respirer des souvenirs avec leur odeur dans les pages de son journal de voyage, sont celles qui croissent sur des tombeaux.

Léna et sa fille entrèrent dans une enfilade d'appartements, dont on apercevait à peine le fond à travers une longue avenue de portes en drap vert, toutes ouvertes. Le chanoine, le professeur et moi, on nous logea au sommet de l'édifice, dans de petites chambres à peine meublées, qui prenaient entrée sur la galerie à jour servant de corniche à la salle d'armes. Les délices de ces appartements élevés, c'étaient le soleil, la solitude, le silence: on n'y entendait d'autre bruit, le jour, que le pas boiteux du vieux majordome, traversant la salle d'armes pour aller à l'appartement de ses jeunes maîtresses, et le bruit alternatif des rames du gondolier sur le canal; le matin, quelques roucoulements de pigeons dans les combles, et le tintement lointain des petites cloches des couvents, appelant les religieuses à l'office. Ces impressions m'étaient neuves, consonnantes à l'âme et douces; je les savourais avec autant de délices que les impressions champêtres de la villa. D'ailleurs, n'étions-nous pas sous le même toit que ces ravissantes hôtesses, qui auraient embelli pour nous même la cabane du pasteur d'Angélique?

Après les fêtes passées, nous reprîmes nos lectures à Venise aussi régulièrement qu'à la villa. Le professeur n'était pas homme à démordre; il avait apporté avec lui son Arioste aussi ponctuellement que le chanoine avait apporté son bréviaire. Seulement nous n'étions plus mollement accoudés, pour l'entendre, sous une grotte sonore rafraîchie par un jet d'eau: mais le soir, à l'heure où la gondole remplace la calèche dans les lagunes de Venise, nous laissions le gondolier louvoyer à son caprice entre les îles, aux dômes dorés par le soleil couchant, qui se détachent comme des faubourgs à l'ancre de la ville, à l'embouchure de la vaste mer; et, à demi couchés sur les bancs, au branle de la barque, nous demandions au professeur un chant de poëte pour compléter toute cette poésie du soir à Venise.

V

«Où en étions-nous? dit le chanoine.—Ah! je le sais bien, moi, dit Thérésina: nous en étions à ce chant, si malheureusement interrompu par notre voyage, où le beau Médor, ce jeune Sarrasin, si tendre et si courageux de cœur pour sauver le corps de son maître mort, est blessé par les féroces Écossais de Zerbin, et où la belle Angélique, touchée de sa jeunesse et de sa beauté, va cueillir des simples dans les prés pour guérir ce charmant païen.»