Léna sourit légèrement en admirant la mémoire heureuse de la jeune fille: «Qu'aurait-elle pu retenir de plus analogue à son âge et à son imagination d'enfant? dit-elle, Eh bien, lisons avec confiance, ajouta-t-elle, si le canonico n'a pas mis trop de sinets à ce chant de jeunesse.—C'est une pastorale, dit le professeur, une pastorale dans une épopée. Ne craignez rien: cela rafraîchit, cela ne brûle pas l'âme. N'avez-vous pas dans la galerie du palais de charmants tableaux de bergeries et de nymphes, entremêlés à vos tableaux de religion ou de batailles? Ce qui est dangereux pour ces jeunes âmes, ce ne sont pas les beautés de l'imagination, ce sont ses laideurs. Des scènes de bonheur sont les perspectives de la vie: vous en faites peindre sur les murs de vos villas et de vos palais; ne craignez pas d'en peindre sur la toile vivante de l'imagination fraîche et chaste de la jeunesse. Ces perspectives du cœur sont les beaux rêves de la vie: rêver beau, c'est le bonheur.—Et c'est aussi la vertu, dit le chanoine.—Rêvons donc,» dit Léna.
Alors le professeur rouvrit le livre, juste à la stance si bien remémorée par la naïve Thérésina.
VI
«Angélique rencontre un pasteur parcourant à cheval le bocage à la recherche d'une jeune cavale qui s'était échappée déjà depuis deux jours de l'enceinte où elle était parquée avec le troupeau; elle emmène avec elle le berger à la place où Médor, perdant toute sa vigueur avec le sang qui coulait de sa poitrine, en teignait l'herbe à l'entour et paraissait prêt à défaillir pour toujours.
«Angélique descend de son coursier et fait descendre comme elle le pasteur; elle pile à l'aide d'une pierre les simples, en fait découler le suc entre ses blanches mains; elle le distille et l'étend sur le sein, sur les flancs et sur les hanches du blessé; la salutaire liqueur arrête le sang et rend la vie à Médor.
«Il reprit assez de force pour qu'elle pût le faire monter sur la jument du berger; mais Médor se refuse à s'éloigner tant qu'il n'a pas recouvert de la terre de la sépulture le corps de son roi et celui de Cloridan. Après ces pieux devoirs accomplis, il suit Angélique où il lui plaît de le mener; elle le conduit par compassion dans l'humble cabane du berger resté auprès d'elle.
«Elle ne consent pas à le laisser repartir tant qu'il n'est pas rétabli en parfaite santé, tant la tendre pitié qu'elle a éprouvée à son premier aspect, étendu sur la terre, puis, après le premier étonnement, tant sa beauté, sa grâce, ses manières, lui mordent le cœur d'une lime invisible: elle sent cette lime lui ronger peu à peu le cœur, qui se consume enfin tout entier d'une flamme amoureuse.
«L'habitation du berger, assez commode et assez belle pour une chaumière, était située dans un petit vallon en plaine entre deux montagnes; il l'habitait avec sa femme et ses petits enfants. Construite par lui tout nouvellement, tout y était neuf et propre de fraîcheur. C'est là que Médor fut promptement rétabli par les soins de la jeune fille; mais, en moins de temps encore, elle sentit qu'elle avait au cœur une blessure plus profonde que celle qu'elle venait de guérir.
«Plus l'une se referme et se rassainit, plus l'autre s'élargit et s'envenime. Le beau jeune homme se remet à vue d'œil; elle, au contraire, tantôt glacée, tantôt brûlante, languit d'une incurable fièvre. De jour en jour, la beauté de Médor fleurit; de jour en jour, la malheureuse sent la sienne se flétrir, comme une neige tombée après la saison, que les rayons du soleil fondent dans un lieu sauvage.
«Si elle ne veut pas mourir de son amour, il est temps qu'elle prenne sur elle de le révéler, car il n'est pas à espérer que Médor ose l'encourager à un tel aveu.