La souriante Léna semblait préoccupée des mêmes pensées que moi, sans se rendre compte davantage de la nature de ses impressions. Cette longue lecture de l'Arioste et les milliers d'imaginations tendres et chimériques que cette lecture fait flotter dans l'esprit paraissaient avoir pris un corps et une âme dans sa pensée, mais quel corps et quelle âme? nous n'osions pas le lui demander, et elle-même ne se le disait peut-être pas encore. Quoi qu'il en fût, ce livre, commencé dans la gaieté, se terminait dans la mélancolie; l'imagination, à dix-neuf ans et à vingt-sept ans, est une puissance qu'il ne faut pas solliciter trop vivement, même par des badinages; les feux follets de l'Arioste ont pu allumer quelquefois des volcans du cœur.
«Eh bien! que pensez-vous de tout cela? me dit Léna à la fin de la soirée, en s'efforçant de provoquer un sourire de mes lèvres par un demi-sourire de son beau visage.—Moi, dis-je, je n'y pense déjà plus; mais je penserai éternellement à la scène et à la société où j'ai écouté ces badinages d'un grand poëte! Un grand poëte cependant est-il fait pour badiner toujours? Demandez-le à Thérésina; est-ce que vingt fois, pendant la lecture, au moment où les touchantes aventures de Ginevra, d'Angélique, de Médor, d'Isabelle, suspendaient sa respiration et faisaient nager ses yeux dans une rosée de larmes, elle n'a pas frappé du pied avec impatience le pavé de la grotte ou le plancher de la gondole en maudissant le poëte? Pourquoi? parce qu'il se remettait à badiner au milieu d'une scène pathétique, et qu'il se plaisait à changer les larmes en rire. Or, quand le visage passe ainsi sans cesse du rire aux larmes et des larmes au rire, qu'arrive-t-il? C'est que le visage grimace au lieu d'être attendri, c'est qu'il y a une perpétuelle convulsion sur les traits comme dans le cœur, par suite de l'impression contradictoire et du changement brusque de température que le poëte donne ainsi à l'âme en soufflant le chaud et le froid.—Ah! c'est bien cela, s'écria la charmante enfant, en applaudissant à ma critique; il me semblait à chaque instant que le poëte, en se moquant de lui et de moi, me jetait de l'eau tiède et de l'eau glacée dans le cœur! Voilà pourquoi, malgré tout le plaisir que j'ai éprouvé en écoutant les belles histoires de Ginevra et d'Isabelle, je ne l'aime pas, votre poëte; il a trop l'air de se moquer de moi.
—Vous le voyez, dis-je à la comtesse, voilà la critique de la nature; c'est aussi la mienne, c'est aussi la vôtre, j'en suis sûr.»
Elle fit un signe d'assentiment. «Mais ce n'est pas la mienne, dit avec une certaine supériorité de ton le professeur: ce que vous appelez un défaut, vous autres jeunes cœurs et jeunes esprits, c'est précisément la qualité exquise et véritablement philosophique de l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne l'épuise pas; il sait que le cœur humain est un instrument à deux cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaieté, et, en touchant ces deux cordes tour à tour, il produit une harmonie tempérée et douce qui est précisément l'équilibre vrai de cette vie, mêlée de gémissements et d'éclats de rire. Quand vous aurez pris plus d'années, vous lui rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus amusant des poëtes, vous y reconnaîtrez le plus agréable des philosophes. Son épopée est l'épopée du bon sens.—Cela peut bien être, répondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut attendre que nous ayons soixante ans.
—Précisément, reprit-il: ce n'est pas le poëte de l'adolescence ni de la jeunesse, c'est le poëte du soir de la vie. Quand on est à votre âge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme à notre âge, ni volcan dans le cœur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop brûlé et trop pleuré peut-être, oh! alors l'Arioste est le véritable poëte de la vieillesse!
—Oui, mais pourquoi cela encore? dit Léna. Parce que la vieillesse devient indifférente et que l'Arioste est le poëte de l'indifférence. Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de prononcer au lieu de son éloge; car qu'est-ce que l'indifférence, si ce n'est le désenchantement de tout et de soi-même? Croyez-vous que ce soit là un bel état de l'âme?
—C'est de l'égoïsme aussi, maman, dit avec une précoce justesse de sens la petite Thérésina.—Oui, mon enfant, dit la mère; c'est de l'égoïsme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver qu'on ne s'intéresse assez ni aux amours, ni aux héroïsmes, ni aux infortunes, ni aux déceptions du cœur humain; c'est prendre la vie gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature? Cette prétendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le contre-pied de la nature.
—Ah! je vous arrête, répondit le professeur; est-ce que vous prenez l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle bouffonnerie de Don Quichotte; mais l'Arioste, ah! vous lui faites injure! Où avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces quarante-six chants, excepté peut-être dans la folie de Roland et dans son bon sens rapporté de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine et délicate plaisanterie, qui s'allie partout à la grâce et souvent à la plus exquise sensibilité!
—Eh bien! dis-je à mon tour, remercions le professeur de nous avoir tantôt attendris, tantôt amusés, tantôt assoupis pendant ces longs jours d'été au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons pour juger que nous ayons l'âge où l'on dit que l'amour et l'enthousiasme, ces deux huiles parfumées de la lampe de la vie, soient taris ou évaporés dans nos âmes.
—Vous attendrez longtemps, dit Léna en rougissant, car il y a encore bien de la lueur sous vos paupières.