—Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui répondre, de peur de rougir à mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand la vie nous aura dit tout ce qu'elle a à nous dire; quand les hommes, les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons d'assister sans en attendre d'autre dénouement que dans le ciel; quand nous serons retirés dans quelque solitude champêtre, les pieds sur nos chenets et ne songeant plus qu'à faire l'heure, far l'ora, comme vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre cheminée, et lisons-en de temps en temps quelques pages pour poétiser nos souvenirs et pour dépoétiser notre expérience, j'y consens. Je ne dis pas que je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-même, ne fût-ce, ajoutai-je en regardant Léna, Thérésina, le chanoine et le professeur, que pour me rappeler en hiver ces belles soirées d'été auxquelles j'ai eu le bonheur d'être admis dans cette gondole ou sur les riantes collines euganéennes.»

Les visages s'attristèrent, car cette réflexion faisait allusion à un prochain départ. Le professeur ferma le livre.

XVI

Ce fut peu de jours après notre retour à la villa de la comtesse Léna que je pris définitivement congé de ce lieu de délices, pour reprendre mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d'été en Italie, accompagné par un vieux paysan de la ferme; il portait ma valise et il devait me servir de guide jusqu'à la mer, pour aller m'embarquer sur une felouque d'Ancône qui faisait le cabotage sur le littoral des États romains. Une lune aussi resplendissante que celle où Astolphe était allé chercher la raison de Roland, illuminait de jour la ville et les collines. Hélas! je laissais dans ce beau lieu une partie de la mienne, mais je ne désirais pas qu'on me la rendît jamais.

Quand je fus à moitié chemin de la descente qui menait de la grotte en rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour la première fois Ginevra, je me retournai pour jeter un long et dernier regard à ce délicieux édifice où je laissais je ne sais quoi de moi-même; je ne sais pas bien, en effet, si c'était mon imagination ou mon cœur.

La lune ruisselait du ciel à travers une chaude brume transparente comme une écume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les pilastres, sur les cariatides de marbre de la façade; le vent emportait à chaque bouffée les fleurs embaumées des orangers en caisse qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron; les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs légères colonnes d'eau, transpercées par les rayons nocturnes, s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de girandoles chargées de grappes de cristaux; les blanches statues des terrasses ressemblaient aux fantômes pétrifiés d'une population de marbre; la grotte, vide désormais, ouvrait au-dessus de moi son antre sombre, d'où suintait la petite rigole qui avait tant mêlé son gazouillement monotone aux stances du poëte; tout nageait dans un éther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flotté entre ciel et terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agité par le vent à la fenêtre ouverte de Thérésina et de sa mère, jouait à longs plis sur le mur et ressemblait à la figure de Ginevra apparaissant à son amant sur le fatal balcon du palais de son père.

Tout cet édifice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces murmures, rappelaient tellement les demeures enchantées où l'Arioste avait égaré nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille, d'amour en amour, qu'en vérité je ne savais pas bien si j'étais dans le songe ou dans la réalité. «Adieu! m'écriai-je tout bas, belle halte de ma jeunesse, où j'ai fait plus de rêves impossibles qu'il n'y a de stances dans le poëte de Ferrare, d'étoiles dans cette voie lactée, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu n'être pas éternel! Puisse cette séparation ressembler à celles de l'Arioste, où, après mille traverses héroïques, un enchanteur, un ermite ou un bon génie, sous la figure d'une Léna ou d'une Thérésina, ramène le héros au lieu et aux félicités qu'il regrette! Ah! si nous étions encore au temps des miracles de l'imagination chantés par l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sellé, une amazone, un nain, une tour, une beauté captive, une aventure qui ferait à la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je reviendrais d'où je viens!»

Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque chargée de sacs de maïs et de ballots de soie qui balançait son unique mât sur les lames de la plage en attendant le vent de terre.

XVII

C'est ainsi que je lus pour la première fois l'Arioste. Depuis ce séjour dans la villa de la belle veuve de Venise, je le relis presque tous les ans en automne; mais j'avoue que ce qui me charme le plus dans ces aventures, ce sont moins les légers fantômes d'Angélique, d'Isabelle, de Ginevra, que les fantômes aussi charmants, hélas! et plus réels, de la comtesse Léna et de sa fille.